Pour une écologie curatoriale. Rencontre avec le collectif Les Augures.

Entretien par Éric Mangion et Luc Clément

Sommaire

Elles sont quatre femmes, professionnelles de l’art contemporain, conscientes de l’impact environnemental considérable de leur secteur d’activité et du peu de prise en compte de ses principaux acteurs quant à l’urgence climatique au plan international. Il y a tout juste un an, elles ont fondé le collectif Les Augures – étymologiquement, les interprètes des phénomènes naturels qui présagent de l’avenir – avec l’ambition de conduire les institutions dans une transition écologique active et durable. Entretien à quatre voix pour Switch (on Paper).

Eric Mangion & Luc Clément : En 2020, vous lancez le collectif Les Augures, pour accompagner les acteurs du monde de l’art dans leur transition écologique.

Les Augures : Au cours de nos carrières respectives, nous avons fait le constat que le secteur culturel, comme toute activité humaine, avait un impact écologique, que cet impact était difficile à connaître et évaluer et que rien (ou presque) n’était entrepris pour le réduire et le maîtriser. Lorsque nous avons commencé à échanger toutes les quatre il y a un an et que s’est formé le projet de mener une réflexion collective autour de cet enjeu, nous nous sommes appuyées sur nos expériences et sur le constat des pratiques du monde de l’art: matériaux neufs utilisés quelques heures ou jours puis jetés, moquettes et cimaises mises à la bennes et non-triées après une exposition, course à la nouveauté pour le numérique et l’électronique, voyages en avion pour les artistes et les équipes, transports d’œuvres toujours plus nombreux, lumières ou projecteurs qui restent allumés la nuit ou les jours de fermeture, méconnaissance générale des principes de l’économie circulaire, etc. La liste est loin d’être exhaustive. A partir de ce constat, il nous a semblé nécessaire de donner au monde de l’art les moyens théoriques, méthodologiques et techniques pour prendre conscience de ses impacts négatifs et agir pour les réduire.

EM & LC : Comment s’est constituée l’équipe des Augures ?

LA : Le collectif des Augures est né de l’heureuse convergence de quatre trajectoires qui tendent vers le même objectif. Dans cette rencontre, il y a autant de hasard que d’opportunités. Si nous échangions un peu en binôme fin 2019 et début 2020, c’est en élargissant le dialogue à quatre pendant le confinement du printemps 2020 que le collectif s’est constitué, autour de la complémentarité de nos compétences respectives qui répondait à un besoin d’accompagnement dans le monde de l’art et de la culture : l’économie circulaire appliquée au secteur de la création artistique, l’innovation collaborative, le management des organisations et la mise en relation des professionnel·le·s de la culture et ceux et celles de l’action écologique. La dimension de sororité, d’alliance de femmes a également contribué à créer une dynamique particulière qui nous a permis de nous lancer et de nous faire confiance alors que nous nous connaissions à peine.

EM & LC : Laurence, dix ans après votre passage au Palais de Tokyo, vous y retournez par la porte des Augures. Est-ce que l’action écologique de ce centre d’art emblématique a changé depuis ? Et concrètement que pouvez-vous lui apporter désormais ?

LA : À l’époque où Laurence travaillait au Palais de Tokyo (2008-2011), on peut dire que l’action écologique y était quasi-nulle. Comme dans toutes les institutions artistiques. Quasi, mais pas totalement car des discussions se tenaient autour du tri, de la production et des cimaises. Il y a toujours eu dans les centres d’art un sens de l’économie et de la débrouille et plus largement une conscience de la valeur de la matière. Ce sens pose les bases d’une forme de responsabilité qui favorise le réemploi des matériaux.

Aujourd’hui, le Palais de Tokyo sous la direction d’Emma Lavigne se positionne clairement sur sa responsabilité sociétale, intégrant la valorisation d’un ensemble d’ actions existantes tournées vers la société et l’écriture d’une trajectoire ambitieuse pour réduire l’impact écologique de ses activités. Et ce qui a également changé, c’est que l’ensemble de l’équipe a pris conscience de la nécessité d’agir. Une première pierre a été posée avec la nomination d’un directeur de la RSE (responsabilité sociétale de l’entreprise), un fait encore rare dans le milieu. Le rôle des Augures auprès du Palais de Tokyo a été d’apporter une méthodologie pour la mise en place d’une démarche RSO (responsabilité sociétale des organisations) qui permet autant de co-construire une vision prospective de l’institution que d’établir un plan d’action pour l’ensemble des services. Si l’enjeu est d’identifier et de réduire les impacts écologiques et sociaux négatifs de l’organisation, il est également de l’aider à construire et générer ce qu’on appelle des externalités positives, c’est-à-dire des actions qui contribuent à améliorer la situation de la planète et de la société.

EM & LC : Comme la plupart des agences de conseil, Les Augures mènent des actions de sensibilisation, de formation et de diagnostic. Au terme d’une année d’expérience de terrain, quels sont les blocages auxquels vous pouvez vous trouver confrontées ?

LA : Nous ne sommes pas une agence de conseil mais un collectif ! Nous avons d’ailleurs créé une association Loi 1901 pour porter les missions tournées vers l’intérêt général. Nous n’intervenons pas avec des méthodes toutes faites pour produire une liste de prescriptions. Toutes nos actions visent à donner aux organisations culturelles les moyens de penser une trajectoire de transition qui leur est propre et de la transformer en plan d’action opérationnel.

Même s’il y a un consensus général sur la nécessité de s’y mettre, le premier frein que nous constatons est le suivant : les décideur.euses n’ont pas conscience de l’ampleur de la transformation nécessaire, de la profondeur et de l’intensité de cette transformation. Il est constamment nécessaire de rappeler le contexte de l’urgence climatique et les engagements de la France à réduire ses émissions de GES de 40% d’ici 2030, c’est-à-dire demain.

Sur l’échelle de la transformation, le premier palier est d’ordre fonctionnel et entraine une transformation faible de l’ordre de l’ajustement. Le second palier est au niveau organisationnel et engendre des reconfigurations. Le dernier palier, le plus impliquant, concerne le plan stratégique et conduit à une transformation complète, voire une métamorphose de l’organisation. C’est bien sûr dans cette optique de transformation profonde que nous essayons de projeter les organisations avec lesquelles nous travaillons. Cette perspective n’est pas toujours perceptible lorsque nous démarrons une mission d’accompagnement. Elle l’est d’autant moins qu’au démarrage, les attentes des organisations se situent sur l’apport de solutions concrètes et de l’amélioration des pratiques. Pas nécessairement sur de la transformation de l’organisation elle-même.

Le second frein que nous constatons est le fait que la prise de conscience d’une nécessaire transformation écologique vient souvent du terrain, la direction tardant parfois à se l’approprier. Or, toute démarche de transition s’opère à un niveau stratégique et doit être portée par les directions. Sans quoi, nous restons dans des actions de l’ordre des éco-gestes, visibles au quotidien, mais avec une faible réduction des impacts.

Le troisième frein est généré par les injonctions contradictoires entre le modèle économique des organisations culturelles (qui repose sur l’attractivité de l’offre et les recettes de fréquentation et de mécénat), l’accélération technologique qui promet innovation et performance, la nécessaire inclusion des publics et la recherche de sobriété. Elles complexifient l’écriture d’une stratégie de transition car elles obligent à construire un système de valeur qui permet d’établir des priorités.

Enfin, il y a d’autres freins plus évidents tels que les problématiques de temps et de budget. Mais lorsque les trois freins précédents ont été levés, ces derniers ne sont finalement plus à l’ordre du jour.

EM & LC : Vous évoquez une « écologie curatoriale », c’est-à-dire une politique artistique débarrassée, comme vous le dites vous-même, « des pratiques gourmandes et de la frénésie de la production ». C’est nécessaire. Mais comment le monde de l’art extrêmement mondialisé et hyper productif qui est le nôtre, avec des dizaines de foires et de biennales par an, sans compter des milliers d’expositions de plus en plus spectaculaires peut-il s’adapter à une telle éthique ?

LA : Le monde de l’art est déjà en train de le faire, malgré lui. Depuis un an, il s’est dé-mondialisé, a décru. Il a déjà commencé à apprendre à s’adapter et à renoncer. Des projets gourmands ont été abandonnés.

Comme levier majeur de cette adaptation, nous entrevoyons un renouvellement générationnel, une jeunesse qui n’acceptera plus les modes opératoires hérités du début de la décennie. Des artistes qui voyagent, travaillent et produisent autrement vont imposer aux institutions leur rythme et leurs pratiques. Des organisations qui prendront position de manière claire et forte et ouvriront la voie à d’autres manières de faire.

La catastrophe se rapprochant, le sentiment de l’urgence climatique pourrait aussi gagner les esprits et infléchir les pratiques. De ce point de vue-là, nous devons continuer sans relâche à sensibiliser et transmettre les clefs de compréhension des enjeux.

EM & LC : Dans vos propositions d’expertise vous proposez « du co-design de dispositifs d’intelligence collective et la conception et animation de communautés engagées ». Pouvez-vous expliquer en quoi cela consiste ?

LA : Nous n’avons pas de solutions toutes faites. La transition est un mouvement de transformation complexe et profond qui nécessite que chaque membre d’une organisation participe à son écriture.

Le co-design ou design participatif est une méthode de conception qui engage toutes les parties prenantes d’une situation pour co-construire une réponse à un problème complexe, tel que la transition écologique et sociale. Elle appelle une réponse systémique : toutes les composantes d’une organisation et d’un écosystème doivent être mobilisées dans la recherche d’une solution. C’est pourquoi Les Augures s’appuient sur les méthodes de l’intelligence collective, que ce soit pour mener des démarches d’autodiagnostic ou pour déterminer une vision. La notion de communauté est importante car il faut engager tout l’écosystème de la culture – les artistes, les institutions, les associations, les fournisseurs, les tutelles – dans une vision commune de changement et la mettre en capacité de produire des savoirs communs. Par exemple, sur le sujet des matériaux ou de la sobriété numérique, nous animons avec la Direction des Affaires culturelles de la Ville de Paris des groupes de travail transverses aux secteurs des arts visuels, du spectacle vivant, pour partager un état de l’art et innover ensemble !

EM & LC : Les collectivités ou les institutions comme les écoles d’art parlent aujourd’hui de ressourcerie, de matériauthèque ou de récupérathèque, sans forcément maîtriser la complexité de gestion et l’efficacité réelle des telles initiatives. D’autres imaginent des plateformes en ligne pour échanger des matériaux non usités. Quel est votre avis sur ce sujet ?

LA : Les ressourceries, récupérathèques et plateformes d’échanges de matériaux sont de formidables initiatives qui mettent en avant l’un des aspects les plus complexes du problème pour les artistes, à savoir l’enjeu des matériaux dans leur cycle de vie, tant pour les aspects d’approvisionnement (neuf ou en réemploi) que pour les aspects liés à la fin d’usage des matériaux (déchet ou revalorisation). Et c’est un type d’action concret, fédérateur pour un groupe ou au sein d’une école. Il faut ajouter que ces initiatives ne sont pas toujours suffisamment soutenues et valorisées au sein des écoles et reposent trop souvent sur la bonne volonté d’un groupe d’étudiant·e·s qui ne supportent plus de voir partir des bennes de matériaux après chaque saison de diplôme. Non seulement ces actions doivent être dotées et pilotées pour durer, mais elles doivent aussi venir s’encastrer dans un plan plus large et plus profond de transformation des pratiques.

EM & LC : Enfin, vous évitez de produire comme vous le dites vous-même une « morale écologique » ? Cela nous paraît juste à première vue. Mais comment éviter cette « morale » quand le monde dans lequel nous vivons n’applique pas les règles minimum de respect environnemental ? Ne faut-il pas en passer parfois par des formes de morale civique ?

LA : Nous sommes du côté des artistes, de la création artistique, de la liberté de création. Ce qui nous passionne dans la mission que nous nous sommes donnée, c’est d’aider les organisations à ne pas considérer l’écologie comme une contrainte en plus, mais comme une opportunité, à ne pas juste percevoir le négatif du renoncement et de la comptabilité carbone, mais de travailler sur le positif de cette démarche et sur toutes les opportunités qui s’annoncent.

La liberté a toujours été contrainte. Les dernières décennies de “liberté capitaliste” ont tenté de nous le faire oublier. On ne souhaite plus jouir, consommer, voyager sans entrave, car on se rend compte que la jouissance sans entrave est un leurre du capitalisme qui n’apporte pas de réelle satisfaction.

La liberté de l’art, de la création doit trouver à s’épanouir dans un espace contraint. Pour reprendre la “théorie du donut” de l’économiste britannique Kate Raworth qui rappelle que les activités économiques ne peuvent pas être infinies sur une terre qui est un espace fini, les activités artistiques et culturelles doivent trouver à s’épanouir dans un espace compris entre un plancher socio-économique qui répond aux besoins humains de base et un plafond environnemental qui correspond aux limites planétaires.

Pour s’épanouir dans l’espace restant, on va devoir osciller entre deux régimes de liberté. Une liberté négative et angoissante qui est celle du renoncement, de ce que l’on va devoir abandonner. Et une liberté positive et régénérative qui est celle de la prise de conscience, de l’encapacitation et de l’adaptation : c’est dans ce régime que l’on va apprendre à faire autrement, à être plus connecté au vivant, aux autres, à être plus solidaires, à construire du commun, etc.

Là où nous assumons la notion de morale, c’est que la transition écologique et sociale doit être orientée vers le bien commun ! Ce qui nous anime, nous les Augures, c’est la volonté de contribuer à un futur souhaitable en soutenant la culture dans son effort de réinvention.

Et notre mission sera réussie si nous parvenons à convaincre tout un secteur de s’y mettre.

Couverture : Henrique Oliveira, Baitogogo, 2013. Installation in situ, Palais de Tokyo (Production SAM Arts Projects). Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris. Photo André Morin © Adagp, Paris, 2021

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