Les artistes refont le monde
Le dossier

Le dossier : « Art et sabotage »

Aucune société ne peut échapper à la contestation. Empruntant aujourd’hui les voies obscures ou débridées de la sphère numérique, enflammant brusquement l’espace public pour disparaître aussi vite, quelle que soit leur légitimité, les luttes, protestations et revendications sociales ou professionnelles semblent condamnées à faire long feu, laissant dans la plupart des cas à leurs protagonistes le goût amer de l’impuissance.

Quatre ans plus tôt en France, quelque part entre les mouvements de Nuit Debout et des Gilets Jaunes, une série d’expositions traitèrent dans un même élan du soulèvement ou de l’insurrection. Soulèvements de Georges Didi-Huberman, exposition transdisciplinaire présentée au Jeu de Paume à Paris, du 18 novembre 2016 au 15 janvier 2017, se saisissait du thème des émotions collectives, des événements politiques marqués par des mouvements de foules en lutte, traitant de désordres sociaux, d’agitations politiques, d’insoumissions, d’insurrections, de révoltes, de révolutions, de vacarmes, d’émeutes, et de bouleversements en tous genres. À La Maison Rouge, du 24 février au 21 mai 2017, l’exposition Contre-cultures 1969-1989 : l’esprit français conçue par Guillaume Désanges et François Piron explorait le sentiment que la France, au sortir des années 1960 et jusqu’à la fin des années 1980, doit chercher dans les marges ce qu’elle a produit de meilleur. Quand la contre-culture où s’imposent les arts populaires – rock, bande dessinée, presse, télévision, graffiti – sabote la culture officielle, mêlant idéalisme et nihilisme, humour noir et érotisme. En retraçant cet esprit français, l’exposition entendait regarder ce qu’il produit en tant qu’hypothèse pour réveiller les consciences et les désirs aujourd’hui.

Parmi elles également, Go Canny! Poétique du sabotage, produite et présentée par la Villa Arson à Nice, du 10 février au 30 avril 2017.

Sous ce titre, qui détournait l’injonction restée célèbre de dockers écossais de la fin du XIXe siècle (ne vous foulez pas !), appelant à la résistance passive face aux contraintes du travail qu’ils dénonçaient, l’exposition explorait les modalités de la dissension, de la perturbation ou du dérèglement, toutes stratégies s’apparentant au sabotage, phénomène dont l’imaginaire reste associé à la guerre et à la destruction mais qui pourtant s’avère acte créatif par excellence, mobilisant inventivité et système D. Les artistes réunis pour l’occasion étaient connus pour pratiquer en effet l’art du « grain de sable », agissant sur les rouages de la machine productiviste pour provoquer d’infimes dérapages ou mobiliser les consciences, et produire in fine une « poésie du dysfonctionnement ».

L’exposition pourtant ne trouva pas son public, sabotée par elle-même et par une succession de malentendus troublants. Depuis, si la contestation n’a pas faibli, le concept même de sabotage échappe encore à une définition claire et ses protocoles artistiques, à une analyse critique.

Switch (on Paper) a donc décidé d’y consacrer un nouveau dossier. Il débute par la publication inédite de textes signés des 3 commissaires à l’origine de l’exposition Go Canny! : Nathalie Desmet, Éric Mangion et Marion Zilio, illustrés des cartels qui accompagnaient les œuvres, comme autant de pages d’un manuel de sabotage en bonne et due forme, et accompagnés de l’ouvrage réalisé pour l’occasion par l’artiste et graphiste Thomas Guillemet.

Artistes de l’exposition : Emilien Adage, Cécile Babiole, Babi Badalov, Fayçal Baghriche, Stéphane Bérard, Jeanne Berbinau Aubry, Claude Cattelain, Marc Chevalier, Nicolas Daubanes, franckDavid, DeYi Studio, Amandine Ducrot, IKHÉA©SERVICES, Jean-Baptiste Ganne, Dora Garcia, Alexandre Gérard, Cari Gonzalez Casanova, Raychel Carrion Jaime, kom.post, Laurent Lacotte, Maxime Marion & Emilie Brout, Marie-Ève Mestre, Simon Nicaise, Hervé Paraponaris, Jérôme Pierre, Julien Prévieux, Marie Reinert, Michaël Sellam, Marine Semeria, Charles Stankievech, State of Sabotage (SoS), Thomas with Olivier et Yann Vanderme, ainsi qu’une carte blanche proposée à DISNOVATION.ORG.

De l’usurpation d’identité d’hommes politiques jusqu’aux techniques de brouillage et de contre-surveillance biométrique en passant par le détournement d’imprimantes 3D comme outils de transgression, DISNOVATION.ORG propose un panorama de stratégies désobéissantes qui pourront, à leur tour, inciter divers perturbations et sabotages à venir. Avec les œuvres de : Morehshin Allahyari & Daniel Rourke, Zach Blas, Heather Dewey-Hagborg, Janez Janša, Janez Janša, Janez Janša, Labomedia, Julian Oliver, Gordan Savicic et Danja Vasiliev

Remerciements : la Villa Arson (Nice), Guillaume Désanges, Alexandra Guillot, Sonia Recasens, CNAP (Centre National des Arts Plastiques), Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Galeries Jérôme Poggi et Jousse Entreprise (Paris).

Image : Babi Badalov, Make Riot not War, 2017, courtoisie Galerie Poggi, Paris. Vue de l’exposition Go Canny! Poétique du sabotage, Villa Arson Nice (10 février – 30 avril 2017) © Photo Loïc Thébaud

Laurent Lacotte, Bas-relief, 2017, © ADAGP Paris, 2021. Vue de l’exposition Go Canny! Poétique du sabotage, Villa Arson Nice (10 février – 30 avril 2017) © Photo Loïc Thébaud

Les auteurs

L'auteur : Éric Mangion

Biographie

Éric Mangion est directeur du centre d’art de la Villa Arson depuis 2006. Il y a notamment accueilli ou organisé des expositions monographiques de Eva Barto, Sonia Boyce, Monster Chetwynd, Judy Chicago, Jeremy Deller, Jean Dupuy, Brice Dellsperge... [ lire la suite ]

Contributions

L'auteur : Luc Clément

Biographie

Luc Clément évolue dans le monde de la communication, des grands groupes (Havas, Publicis) aux structures indépendantes, avant de fonder sa propre agence à Nice. Expert en histoires de marques, il possède une solide connaissance des univers de l... [ lire la suite ]

Contributions
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Autour du texte
26 février 2021

Jules VAN, Vrai Art Nouveau ou le quotidien du saboteur

En 1975, le tout jeune journal Libération voit naître dans ses colonnes une bien étrange rubrique. Sous la plume d’un certain Jules VAN, elle entend proposer à ses lecteur·trice·s de vivre plus intensément. L’acronyme VAN, qui signifie Vrai Art Nouveau, sert d’intitulé à une collection imprimée d’actes potentiels ou avérés de sabotage, aimablement proposés par des contributeur·trice·s anonymes et orchestrée par un duo d’activistes formé d’un journaliste – Frédéric Joignot – et d’un artiste, Julien Blaine. Comme l’écrit Pierre Viansson-Ponté dans le Monde du 26 janvier 1975, “ces recettes, cet art nouveau, faut-il y voir simplement des réponses dérisoires et parfois absurdes opposées à une société que l’on juge absurde elle-même et parfois malfaisante, ou sont-ils les signes plus graves, les symptômes d’un mal plus profond ?”. La question mérite, aujourd’hui encore, d’être posée.

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