Jules VAN ou le Véritable Art Nouveau
économie

sabotage, 26 février 2021

Jules VAN ou le Véritable Art Nouveau

Jules VAN, Vrai Art Nouveau ou le quotidien du saboteur

Entretien par Éric Mangion et Luc Clément

Sommaire

En 1975, le tout jeune journal Libération voit naître dans ses colonnes une bien étrange rubrique. Sous la plume d’un certain Jules VAN, elle entend proposer à ses lecteur·trice·s de vivre plus intensément. L’acronyme VAN, qui signifie Vrai Art Nouveau, sert d’intitulé à une collection imprimée d’actes potentiels ou avérés de sabotage, aimablement proposés par des contributeur·trice·s anonymes et orchestrée par un duo d’activistes formé d’un journaliste – Frédéric Joignot – et d’un artiste, Julien Blaine. Comme l’écrit Pierre Viansson-Ponté dans le Monde du 26 janvier 1975, “ces recettes, cet art nouveau, faut-il y voir simplement des réponses dérisoires et parfois absurdes opposées à une société que l’on juge absurde elle-même et parfois malfaisante, ou sont-ils les signes plus graves, les symptômes d’un mal plus profond ?”. La question mérite, aujourd’hui encore, d’être posée.

Vrai art nouveau sabotage

Distributeurs de monnaie piratés, grèves sauvages, coupons de réduction détournés, tickets SNCF non contrôlés, sacs de ciments chapardés et revendus à demi-tarif, coquilles volontaires de journalistes pour détourner le sens d’un texte, erreurs d’impression délibérées sur des publicités de vêtements de mode, il y a mille façons de réaliser des actes de sabotage quotidiens. Il y a mille trucs. Tous ces trucs, Libération les a recueillis et publiés pendant 1 an, en 1975, sous l’intitulé Vrai Art Nouveau (VAN), témoignages réels de combines prêtes à l’usage pour les lecteurs et les lectrices, répertoriés dans une rubrique leur proposant de vivre plus intensément. Tous les auteurs de ces actes y sont considérés comme des Picasso de la combine, des Renoir de l’esbroufe, des Goya bien plus violents que les toiles noires du maître espagnol. Une vaste galerie d’art nouveau se constitue ainsi au fil des semaines où sont exposés les plus jolis coups reçus – entendez les plus pendables – et tant d’autres jeux inventés. Écrivez-nous anonymement, bien sûr, sans citer le nom de votre boîte, juste son secteur d’activité. Tenez-nous régulièrement au courant. Écrivez à Jules Van c/c Libération. Voici ce que l’on pouvait lire en tête du journal qui avait alors moins de 2 ans d’existence. Mais qui était donc Jules Van, ce rédacteur en chef d’une rubrique aussi provocatrice ? Jules Van était en fait double. Derrière ce nom se cache Frédéric Joignot, alors journaliste à Libé, et Christian Poitevin, l’un des fondateurs du journal, tous deux animés par le désir de foutre le bordel. Animés par leur esprit d’extrême-gauche libertaire, les deux compères s’inscrivent dans les mouvements de contestation de leur époque. C’est aussi en filigrane la critique d’une société industrielle qui disparaît – et avec elle l’art de la perruque – au profit d’une société technologique qui annonce l’hégémonie du contrôle, s’appuyant sur le bouillonnant écrivain de science-fiction Philip K. Dick : « Un être humain devient un androïde s’il se laisse transformer en un instrument, s’il est manipulé, changé sans le savoir en un rouage d’une organisation qui le dépasse. Mais on ne peut changer en androïde un homme qui viole en permanence la loi. ». Ils s’appuient aussi sur la figure de l’indien, notamment celle du fameux chef indien Geronimo, inventant mille ruses pour survivre, refusant d’être recensé, parcellisé, agressé.

Au bout d’un an, néanmoins, le filon s’épuise, les « coups » devenus par trop visibles. Même anonymes, leurs auteurs n’étaient plus clandestins. VAN cessa donc d’exister, mais demeurera malgré cela une expérience protestataire rarement égalée, publiée au nez et à la barbe de tous les pouvoirs. C’est ça le nouvel art du peuple ; ce peut être ça l’invention populaire, l’art prolétarien en société capitaliste ; un art qui lutte, un art qui empêche un PDG de tout poil de gagner plus ; aux SA, SARL et autres sociétés anonymes d’acquérir encore mieux de la plus-value. Aujourd’hui, il existe de nouvelles formes de sabotage qui se sont justement adaptées aux nouvelles technologies. Les perruques sont devenues numériques, mais ce type de discours a encore toute sa place. C’est pour cette raison que, 45 ans plus tard, Switch (on Paper) a retrouvé pour l’interroger Christian Poitevin, qui n’est autre que Julien Blaine, poète, performeur, éditeur, personnage aux identités et actions multiples. On retrouve ici sa fougue, sa verve activiste qui nous rappelle qu’on ne contrôle toujours pas un artiste de cet acabit.

Vrai Art Nouveau, Ayatollah

Qui êtes-vous Jules Van ? Ou du moins qui êtes-vous en 2021 et qui étiez-vous en 1975 ? Julien Blaine ? Christian Poitevin ? Alias Viart ? Géranonymo ?

Par ordre d’entrée en vie :
Julien BLAiNE né en 1942,
Dénommé aussi Christian POiTEViN (patronyme) né en 1942
Turoldus 2 né en 1967
Géranonymo né en 1970
Jules VAN (l’artiste du boycott, du sabotage et du vol – Vrai Art Nouveau) né en 1970
Tahar BEN KEMPTA (traducteur de poëmes persans) né en 1971
Louis DESRAViNES (auteur d’histoires fantastiques) né en 1972
John Jonathan HANDGEE (auteur de roman policier) né en 1972
Alias ViART (metteur en exergue de fragments de vie) né en 1978
Constance AQUAViVA (préfacière d’anthologie de poétesses) née en 1990
Ludmila MARZAN (traductrice de poëmes russes) née en 2000
Etienne BiENARMÉ (lecteur digital du pouce), né en 2001
Illi (chaman aurignacien – adulte – du xxie) né en 2002
Fedor ZiAMSKY (dessinateur russe -1903-1921) né en 2002
Jlô Pazasé de Manapany (zoreil en résidence à La Réunion) né en 2003
Zorro Zéro de Marseille (démissionnaire de la politique) né en 2006
Vol’ (chaman aurignacien – vieillard – du xxie) né en 2007
Albert de l’Albret (jeune écrivain) né fin 2007
Julien Brand ou Balaine (attribué par une coquille typographique d’un traducteur du chinois) né fin 2007
etc.

Vrai Art Nouveau, le journal d'un voleur

Comment sont nées les chroniques Vrai Art Nouveau ? D’ailleurs, elles étaient rubriquées sous le registre de l’enquête et non de la chronique. Qui était Frédéric Joignot et comment est née la rencontre avec ce dernier ?

Frédéric Joignot était au sein de Libération secrétaire de rédaction chargé de la culture et c’est lui qui a accueilli ma rubrique de Jules Van après que Libération ait longtemps offert l’asile à ma rubrique précédente : Chaud ! Chaud la free press, une chronique sur la presse underground.
J’avais repris langue avec Libé après l’avoir créé et l’avoir quitté avec l’arrivée de la GP (Gauche Prolétarienne) incompatible avec les libertaires de mon acabit (Cf. Libération la biographie de Jean Guisnel aux éditions La Découverte -1999. Pages 25,26 & 27))

Pourquoi les avoir appelées Vrai Art Nouveau ? Il y a quelque chose de très désuet (vocabulaire de salon) dans la sémantique de ce titre, alors que c’était justement le contraire.

Et oui !
cela se nomme l’ironie…
La dérision pour et de l’art en vogue est indispensable !
Hui, encore : une marque de dédain en quelque sorte.
J’ai en 1972 à la galerie Lara Vincy réalisé une performance Poëme Désuet où le public découvrait mon tatouage sur mon épaule gauche : un trèfle à 4 feuilles en forme de pensée verte sous lequel il est écrit Poëme désuet
Voir le film : le défilement du film.
La désuétude une notion qui m’est chère !

Comment un éditeur et un poète décide-t-il de lancer ces enquêtes sur le sabotage ? Était-ce cohérent pour vous et vos amis qui avaient mené tout au long du XXe siècle une entreprise de déstructuration des mots et du langage ?

Un recueil de témoignages à partir de mon manifeste adressé à Libération. « Enquête » n’est pas un mot convenable.
Recueillir et donner à lire de telles expériences font toujours partie de ma vie si ce n’est de mon travail.
Et je pense que hier comme hui, le sabotage est œuvre exemplaire…
Jules Van fut précédé par les activités de 3 groupes fin des années 60, début des années 70
Le CRAPUL (Comité Révolutionnaire d’Action Par Un Langage),
ViVLALiB. Et Les éveilleurs de jour et de nuit de la poésie « : »
Quant à la destruction éventuelle des mots et du langage, je ne vois pas le rapport !
Pour l’excellente raison qu’entre cette « entreprise » et la destruction des mots ou du langage il n’y en a aucun.
Tout au contraire : on témoigne.

Vrai Art Nouveau, embrouille

Vous avez publié durant une année des dizaines de récits de sabotage. Comment avez-vous pu recueillir tous ces témoignages alors que la plupart concernent des actions clandestines et illégales ?

Par la poste
lettres et conversations par téléphone à Libé
et quelques rencontres discrètes
plus quelques expériences personnelles !

Nous sommes donc en 1975. Quel est l’esprit idéologique et politique qui règne dans la jeunesse à cette époque, après mai 1968, au début de la crise économique, à la sortie des Trente Glorieuses. On a l’impression que contestation et désillusion vont de pair. Mais peut-être était-ce différent ?

Ah ! non !
nous étions très enthousiastes.
L’échec de 1968 fut redoutable : des années pour certains, dont moi, pour s’en remettre, dépression et incapacité à produire, à se refaire, à être.
Mais la mise en place de cette rubrique, de ce mouvement international populaire et souvent ouvrier ou parmi les salariés employés nous a remis en forme !
Nous redonna la joie.

Dans le manifeste Vrai Art Nouveau, il y a une sorte d’édito sur les indiens sous le titre Sortons de nos réserves. « Les indiens sont partout. Ils ne respectent rien, etc. » On reconnaît à côté du texte le visage de Geronimo. Pourquoi cette figure de l’indien/amérindien du XIXe vous semblait le portrait idéal du saboteur contemporain ?

Wandering spirit (alias Kapapamahchakwew, Papamahchakwayo, Esprit errant – 1845-1885 un chef de guerre), le combat vain mais manifeste, encore à jamais

Du coup, pouvez-vous nous en dire plus sur la revue Géranonymo qui a précédé et croisé Vrai Art Nouveau ?

Tout est là à la portée de toutes & de tous : http://geranonymo.blogspot.fr
« De 1970 à 1975 paraît Géranonymo, soit l’une des occurrences les plus accomplies et excitantes d’une « free press » à la française, bien loin de ce qui en est déjà à l’époque le sous-produit le plus connu, Actuel. Pas de séparation entre poésie et politique, marxisme et BD, appels au sabotage et graphisme, dans ces 16 magnifiques numéros désormais disponibles en ligne. C’est là que s’expriment et s’impriment les Indiens d’ici, en pleine conscience de ce qu’une inventivité plastique peut pour et avec un activisme politique. ». Nathalie Quintane. 

Julien Blaine, Géranonymo

Pour quelles raisons les publications Vrai Art Nouveau ont-elles cessé de paraître ? Le filon s’est-il épuisé ou est-il devenu trop visible ? Lassitude de votre part ou méfiance de Libération ?

Rien de tout cela :
j’ai voulu passer à un autre type de style artistique
Alias Vie-art (Viart)
mettre en exergue des fragments de vie banals, communs comme des « œuvres d’art »
lire le manifeste sur ce même site :
http://geranonymo.blogspot.fr
et donc arrêté avec Jules Van qui avait exploré tant de pistes.
Alias Viart fut un fiasco
un big bide !

Le sabotage prend aujourd’hui de nouvelles formes. Les perruques sont devenues numériques avec le développement du hacking. Comment regardez-vous ces nouveaux phénomènes ?

Avec intérêt et admiration
respect et curiosité.
Je regrette amèrement ne pas être doué en ce genre de sport…
J’aurais bien employé ce talent chez les DRH (direction des ressources humaine) et autres chefs du personnel et au-dessus d’eux si possible comme auprès des hauts fonctionnaires de l’intérieur et les « services » qui en découlent !

Voir le manifeste Vrai Art Nouveau

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