Nina Simone sur scène au festival panafricain d'Alger, 1969
portrait

Artiste, 15 avril 2021

Nina Simone sur scène au festival panafricain d'Alger, 1969

Nina Simone : Je suis une rebelle, avec une cause.

Investigation par Arnaud Labelle-Rojoux

Sommaire

Après Kathy Acker et Sophie Podolski, Arnaud Labelle-Rojoux nous livre un nouveau portrait extrait de son Panthéon in progress personnel, intitulé le Culte des Banni·e·s, et qui fera prochainement l’objet d’une publication très attendue. Si la figure de Nina Simone est à l’évidence bien plus familière que celles des deux poétesses pré-citées, voici une occasion de la redécouvrir sous la plume de l’auteur, qui, non sans émotion, l’éclaire d’une lumière intérieure.

Je n’aime pas beaucoup entendre Jacques Brel chanter ses chansons, ni surtout le voir. C’est comme ça. Difficile d’expliquer pourquoi. Le côté écorché vif ? Gueulard ? Sa gestualité ? Un lyrisme de pacotille ? Les poncifs de l’amour ? Ah non, au contraire, ni d’ailleurs le lyrisme, cela ne me déplaît pas. Alors quoi ? Je n’ai pas de réponse. Ce qui est certain, en revanche, c’est que quantité de ses interprètes m’émeuvent, et que je pense pouvoir définir pour chacun pourquoi, même lorsqu’ils le chantent dans une autre langue. Sans doute est-ce parce que je connais les paroles françaises, mais les voix sont là pour amplifier autrement leur caractère théâtral, ou douloureux, sans en passer par une posture de comédien (ou de comédienne) pas très bon. Lorsque je dis théâtral, disons que l’on est avec eux plus près de metteurs et metteuses en scène que de comédiens. C’est le cas de Sam Cook chantant I Belong to Your Heart (Quand on n’a que l’amour), Scott Walker, Mathilde, Jackie, Amsterdam, David Bowie, Amsterdam, encore, Eartha Kitt et Nina Simone Ne me quitte pas… Ils et elles créent des scènes. Comme au cinéma.

1.Donald Bogle dans son livre Toms, Coons, Mulattoes, Mammies & Bucks : An Interpretative History of Blacks in Films (1973), énonce les stéréotypes du Noir (américain) au cinéma, ouvertement racistes. Il y a l’Oncle Tom, le « bon nègre», The Coon, « le nègre idiot », aux grosses lèvres rouges et aux grandes dents à la blancheur de dentifrice, riboulant des yeux, The Tragic Mulatto, la mulâtre à tendance suicidaire, The Mammy, la nounou noire maternante, et The Buck, le bouc, au désir sexuel insatiable. Le queutard.

Nina Simone, ne me quitte pas

L’ambiance instaurée par Nina Simone reprenant la chanson de Jacques Brel est la plus saisissante, qui introduit un message troublé troublant. Clair-obscur. Plainte inguérissable. Élégie déchirante : « Moi, je t’offrirai / Des perles de pluie /Venues de pays /Où il ne pleut pas /Je creuserai la terre /Jusqu’après ma mort / Pour couvrir ton corps / D’or et de lumière /Je ferai un domaine /Où l’amour sera roi / Où l’amour sera loi / Où tu seras reine… » Il y a le texte, évidemment, la voix bien sûr, mais il y a plus. Ne me quitte pas fait écho à Don’t Let Me Be Misunderstood qu’elle avait créé un an avant, en 1964. L’une et l’autre comptent plus d’une centaine d’interprètes, mais c’est pour elle que Bernie Benjamin, Sol Marcus, Horace Ott, l’ont composée, et c’est elle qui fut la première à la chanter, avant que The Animals n’en fassent un succès mondial. Chansons sœurs. Ses auteurs sont noirs, mais il n’y a pas loin entre les mots et la musique de Brel et ceux de Don’t Let Me Be Misunderstood. Le trouble là encore réside dans le climat instauré. Une femme à deux doigts de sombrer dans la dépression se raccroche tant bien que mal à sa quête d’amour : « Baby, me comprends-tu maintenant ? / Parfois je me sens un peu folle / Mais quoi, ne sais-tu pas qu’il n’y a personne de vivant qui puisse être toujours un ange / Quand tout tourne mal j’ai l’air mauvaise / Mais je ne suis qu’une âme pétrie de bonnes intentions /Oh seigneur, s’il te plait ne me laisse pas être mal comprise »

Mal comprise, Nina Simone l’a toujours été. Si elle ne s’est pas laissée faire, c’est une femme meurtrie qui chante, une femme Noire que cet état a contraint à se rebeller contre les injustices. La première de ces injustices subies, c’est celle de la petite fille native d’un village de Caroline du Nord qui rêve de devenir la première concertiste noire américaine. Elle aime Mozart. Et Bach. Et Beethoven. Elle est douée. Elle est Noire. Très noire. L’Institut Curtis de Philadelphie refuse pourtant sa candidature. Sans raison apparente. Ou plutôt si, flagrante. Elle aime Mozart, Bach, Beethoven, elle est douée, mais elle est Noire. Trop noire. Le rêve d’Eunice Waymon se brise. Regret éternel. Bien plus tard, en 1969 (elle a trente-six ans), elle compose To Be Young, gifted & Black (être jeune, doué·e. et noir·e.), qui deviendra un véritable hymne de la communauté Noire : « Être jeune, doué·e. et noir·e. / Oh, quel beau rêve précieux/… / Jeune, doué·e et noir·e / J’aimerais connaître la vérité / Parfois je regarde en arrière/ Et je suis hantée par ma jeunesse / Mais la joie d’aujourd’hui / C’est que puissions tous dire avec fierté / Être jeune, doué·e. et noir·e. / C’est ce que nous sommes. » Cette chanson, Nina Simone l’introduisit de la sorte, lors de sa première interprétation publique au New York Philarmonic Hall : « Cela ne s’adresse pas en premier lieu aux Blancs, et même si cela ne les met en cause d’aucune façon, cela les ignore, tout simplement. Car mon peuple a besoin de tout l’amour et de toute l’inspiration qu’il pourra obtenir. » Fierté Noire.

Nina Simone avant un show télévisé

Nina Simone avant une apparition télévisée, le 14 décembre 1965. Photo Ron Kroon.

Fierté ? Oui, mais, si j’ose dire, avec une noirceur acerbe, tenace. La chanson Four Negro Women (Quatre femmes « nègres », 1966) dont elle est aussi l’autrice, s’ouvre ainsi : « Ma peau est noire / Mes bras sont longs / Mes cheveux sont laineux / Mon dos est fort / Assez fort pour endurer la douleur / qu’on lui a infligé / Encore et encore. » Premier tableau. Il y en a quatre en tout. Quatre portraits de femmes noires, mais d’un noir différent. La première, aux cheveux laineux, c’est-à-dire crépus, s’appelle Tante Sarah. Elle ressemble à la « mammy » telle que l’a définie Donald Bogle1. On peut imaginer qu’elle porte un foulard pour masquer sa chevelure. Sefronia , la seconde, a la peau plus claire, ses cheveux sont longs : « C’est entre deux mondes que j’existe / Mon père était riche et blanc /Il a forcé ma mère, tard une nuit ». Née d’un viol, elle correspond à la tragique mulâtresse. Peau dorée, Sweet Thing, la troisième évoquée, est une bimbo sexy qui aguiche le client : « Je suis ta fille, si tu as assez d’argent pour m’acheter. » L’équivalent féminin du bouc ? Pas vraiment. Aucune bestialité. Elle est cette chose sucrée, insolente, en apparence libre, créature de désirs et de gâteries tarifées, cliché plus souvent associé à la gitane. La dernière, c’est la badass au langage corsé, malgré le nom si doux qu’elle porte, inattendu, Peaches : « J’ai la peau sombre / Et des manières endurcies/ Je tuerai le premier connard (sous-entendu “de Blanc”) que je croiserai /parce que la vie m’en a fait baver / Parce que je suis amère / Parce que mes parents étaient des esclaves. »

C’est à dessein que Nina Simone emploie le mot « Negro » plutôt que « Black ». Ce n’est pas simplement de leur couleur de peau dont il est question, mais du sort qui est réservé aux personnes qualifiées « de couleur », euphémisme perfidement raciste (« coloré » par rapport à quoi sinon à l’absence de couleur qui serait le blanc, la pureté en somme ?) Est-ce son titre ? Certains ont vu dans la chanson une vision négative de la femme noire à travers des stéréotypes jugés racistes. Une absence de distance. Incompréhension ou mauvais procès ? Il suffit pourtant d’entendre Nina Simone pour comprendre qu’elle est révoltée par la situation faite aux afro-américains, dans son pays qu’elle appelle « United Snakes of America ». Son engagement alors est, sans ambiguïté, auprès des Black Panthers. À l’orée des années 1960 lorsqu’elle interprétait Brown Baby d’Oscar Brown Jr., avec une rare subtilité vocale nourrie d’émotion, voix consolante d’une mère espérant pour son enfant un monde meilleur, un monde de liberté, sa prise de conscience était plus élémentaire, sentimentale. Chant proche d’une berceuse bluesy. Du reste son répertoire est alors varié, mêlant morceaux de genres divers, y compris le blues, que sa voix et son interprétation au piano rendaient uniques. Parmi ceux-ci le désormais célèbre My Baby Just Cares for Me, tiré de la comédie musicale Whoppee ! écrite en 1928, qu’elle enregistre en 1958. Désormais célèbre ? La chanson est en effet réapparue miraculeusement en 1987 dans une publicité pour Chanel réalisée par Ridley Scott qui en a fait un succès mondial. Mais sa voie, la voie qu’elle s’est choisie, ce n’était pas, ce n’était plus, depuis longtemps, l’undertainment mais une prise de parole chantée. Rebelle.

Nina Simone 1977

Nina Simone sur scène en 1977. Photo Marka.

Nina Simone ne cherche pas émouvoir, elle veut que se lève avec elle la révolte. Il y a urgence. Réagissant à chaud, en 1963, au meurtre du militant noir Medgar Evers par un suprémaciste blanc membre du Ku Klux Klan à Jackson dans le Mississipi, et à l’attentat, peu après, encore perpétré par des membres du Ku Klux Klan, contre une église baptiste à Birmingham, en Alabama qui avait quatre morts, des enfants noirs, elle fulmine : «Quand j’ai entendu parler de l’explosion de l’église dans laquelle quatre petites filles noires ont été tuées en Alabama, je me suis enfermée dans une pièce et cette chanson est arrivée. Medgar Evers avait récemment été tué au Mississippi. Au début, j’ai essayé de me faire une arme, j’ai essayé de rassembler du matériel. J’allais m’en faire un, et je me moquais de qui c’était. Andy, mon mari de l’époque, m’a dit: « Nina, tu ne peux tuer personne. Tu es musicienne. Fais ce que tu fais. » Quand je me suis assise, toute la chanson est arrivée. Je n’ai jamais cessé d’écrire tant qu’elle n’était pas terminée. » La chanson s’intitule : Mississipi Goddam. La rage laboure viscéralement son être. « L’Alabama m’a rendu folle de rage / Le Tennessee m’a fait perdre le sommeil / Et tout le monde sait ce qu’il en est pour le Mississippi, bordel de Dieu ! / … / Ne me dites rien/ C’est moi qui vous parle/ Moi et mon peuple on vous parle juste d’un dû /…/ Oh mais tout ce pays est empli de mensonges / Vous allez tous mourir et tomber comme des mouches / Je ne vous fais plus confiance… »

Folie ? Ce mot collera à la peau de Nina Simone. On parlera de déséquilibre mental ; de « bipolarité ». On la trouve exaltée, instable, difficile. Esclandres publics, concerts chaotiques. Sautes d’humeur. « Je ne suis pas votre clown. Je ne suis pas là pour vous divertir. Comment puis-je me sentir vivante lorsque vous semblez si morts ? ». Sa vie est tourmentée. Elle a quitté les États-Unis et sa société pousse au crime où elle ne veut définitivement plus mettre les pieds pour la Barbade, les Pays-Bas, le Liberia, la Suisse, la France. Errance. « L’Amérique que l’on avait voulu construire dans les années 1960, dans le combat pour les droits civiques, n’était plus qu’un mauvais rêve, avec Nixon à la Maison Blanche et la révolution noire transformée en disco. » Le Rap n’aura pas meilleur accueil : musicalement, « pas harmonieux », et moralement, machiste, donnant une image des femmes comme «des êtres de seconde zone », traités de « salopes et de trucs comme ça ». Elle aimait en revanche Michael Jackson, le vrai Noir devenu faux Blanc.

Nina Simone était une militante pour les droits civiques, mais détestait l’idée d’être considérée comme une musicienne de jazz (« terme blanc pour parler des noirs »). C’était un enfermement qu’elle refusait. Les historiens du jazz font encore, pour certains, la grimace. Noire, très noire, mais trop impure. Sa musique empruntait au blues et au gospel, au Rhythm & Blues qu’il lui arrivait de dévoyer en citant Bach, les comédies musicales, les Beatles, Bob Dylan, Leonard Cohen et Jacques Brel ! (appropriations culturelles ?) En l’évoquant Agnès Gayraud (Dialectique de la pop, La Découverte, 2018) insiste avec raison sur son appartenance beaucoup plus large à la « musique populaire » : « […] elle a été reconnue comme une des plus grandes musiciennes de la musique populaire moderne. […] Les mauvais esprits en concluent que cette musique n’est qu’une expression politique, et non esthétique, des exclus de la grande culture. En vérité, elle est le premier art musical qui a misé sur les conditions d’existence des individus, et rendu ces conditions fécondes sur le plan esthétique. »

En couverture : Nina Simone au festival panafricain d’Alger, 1969, photo Philippe Gras / Le pictorum

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