Oktay Ince : les archives de la contestation par Camille Reynaud oktay

Oktay Ince : les archives de la contestation

Turquie| Vues: 571

Depuis plus de trente ans, le réalisateur turc Oktay Ince documente les manifestations à l’encontre du gouvernement turc. Il a été arrêté le 30 mai 2019 pour s’être enchaîné devant le ministère de la culture à Ankara. Il réclamait la restitution de l’ensemble de ses archives qui lui ont été confisquées par la police en octobre 2018.

 

Cette confiscation intervient dans le cadre d’une enquête d’instruction pour « promotion d’une organisation terroriste ». L’une de ses vidéos a en effet été accusée de faire la propagande du groupe TIKKO, la faction armée du parti communiste turc. Ce qui n’est pas sans rappeler le cas du journaliste turc et allemand Deniz Yücel. Emprisonné depuis février 2017, ce dernier est accusé d’ « appartenance à une organisation terroriste, utilisation de données et propagande terroriste », et même d’espionnage parce qu’il couvrait l’actualité pour les journaux allemands Die Tageszeitung et Die Welt. Selon la critique de cinéma Senem Aytac, interviewée par le magazine Hyperallergic, la plupart des accusations d’apologie du terrorisme recensées depuis une dizaine d’années s’avèrent tout simplement être des censures déguisées.

Car c’est bien de censure gouvernementale qu’il s’agit ici. Politiquement et socialement engagé, le réalisateur a déjà été arrêté plusieurs dizaines de fois alors qu’il couvrait l’actualité contestataire de son pays : les mouvements anti-militaristes, les revendications pro-LGBTQ ou pour la libération du peuple kurde, les 300 jours de grève de la faim de deux enseignants victimes d’un licenciement de masse, les luttes quotidiennes entre paysans et propriétaires terriens, l’engagement écologique d’hommes et de femmes qui survivent grâce au recyclage de papiers ramassés dans la rue. Ses images, qui sont par ailleurs régulièrement utilisées par des activistes pour se défendre devant une Cour de justice ou pour dénoncer des violences policières, n’en déplaisent que davantage aux autorités.

En Turquie, la loi autorise la police à confisquer des documents d’archive pour en faire une copie, mais prévoit la restitution des originaux à son propriétaire. Ce n’est pourtant pas le cas pour Oktay Ince, qui ne sait pas s’il reverra un jour le résultat de vingt ans de recherches – notes, textes, images et films documentaires – réparties sur son smartphone, son ordinateur ou sur les 18 disques durs, 10 clés USB et 41 DVD qui lui ont donc été soustraits au cours d’une perquisition le 16 octobre 2018.

La liberté d’expression est garantie par la constitution turque de 1982 qui précise cependant que « L’exercice de ces libertés peut être limité dans le but de préserver la sécurité nationale, l’ordre public et la sécurité publique. » L’amendement du 30 avril 2008 à l’article 301 du code pénal précise également que « Le dénigrement public de la nation turque, de la République, de la Grande Assemblée Nationale et des institutions juridiques de l’Etat sera puni de six mois à deux ans d’emprisonnement. Le dénigrement de l’armée et des organisations de police de l’État recevra la même peine. » C’est dans ce contexte que des chefs d’accusation relatifs au terrorisme sont instrumentalisés pour réprimer toute contestation politique.

Sous le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, au pouvoir depuis 2014, les politiques répressives se sont durcies, notamment depuis la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 qui a justifié l’instauration d’un état d’urgence, immédiatement accompagné d’une purge médiatique et administrative : plus de cent cinquante journaux, radios et chaînes de télévision ont été fermés, des centaines de journalistes emprisonnés, ainsi que 150 000 fonctionnaires limogés ou « déplacés ». Le matériel et les archives vidéo des réalisateurs Sibel Tekin, Sevgi Türkmen, Zeynep Kuray, et Veysi Altay ont également été saisies au cours de ces derniers mois. Sibel Tekin a par ailleurs été arrêtée le 2 février 2018 pour « propagande terroriste ». Cette arrestation faisait suite à des tweets postés depuis le compte d’un collectif de vidéastes dont elle fait partie. Ces posts critiquaient les opérations militaires turques à Afrin, au nord-ouest de la Syrie. Veysi Altay documente dans ses films les crimes d’État envers la minorité kurde dont il a été témoin : Faîlî Dewlet (L’Etat est le coupable) dénonce les meurtres perpétrés par le gouvernement entre 1990 et 1995 dans la région de Cizre ; Jiyanên Bêdeng (Vies silencieuses) s’intéresse aux victimes de mines posées au Kurdistan par la Turquie ; Berxwedana 33 Salan – Dayika Berfo (33 ans de résistance – Dayika Berfo) suit la quête de vérité d’une femme de 105 ans au sujet de la disparition de son fils, survenue au moment du coup d’état du 12 septembre 1980, alors qu’il était placé en garde à vue ; Bîr (Bien) élargit l’investigation sur les disparitions imputées à l’Etat dans les années 1990. Plusieurs fois poursuivi, le réalisateur a été condamné le 13 février 2019 à deux ans et demi de prison pour « promotion d’une organisation terroriste » dans son film Nû Jîn (Nouvelle Vie), qui suit en 2014 le quotidien à Kobané, en Syrie, de trois résistantes à l’occupation de l’Etat islamique. Ce sujet est sensible pour le gouvernement turc, vivement critiqué pour avoir fermé ses frontières à presque 50 000 réfugiés kurdes. La sentence a été prononcée à peine un mois avant la tenue du Festival du Film Kurde à Istanbul, organisé par le collectif Mesopotamia Cinema dont fait partie Veysi Altay.

L’état d’urgence rend légales des dérives qui portent non seulement atteinte au travail de documentation de ces vidéastes, mais également à leur vie privée. Car la police ne se contente pas de saisir des archives politiques : dans le cas d’Oktay Ince, elle s’est aussi emparée des photos et vidéos de famille. Dans ce contexte, filmer aux frontières de l’état de droit, défini selon les autorités turques, c’est s’exposer au risque de perdre aussi bien son identité que sa mémoire en tant qu’artiste et citoyen. Après le coup d’état avorté, le gouvernement Erdoğan a instauré plusieurs « décrets ayant force de loi », les « Kanun Hükmünde Kararname » ou décrets-lois « KHK ». Le décret 696 établit en particulier que toute personne ou groupe considéré comme terroriste aux yeux du gouvernement peut être privé de tous les droits humains universellement reconnus. Oktay Ince a entrepris de filmer les conséquences de ce décret. Quelques mois plus tard, il en sera lui-même la cible et victime.

 

Couverture : Affiche du film BIR (2018) du réalisateur Veysi Altay, inculpé pour ses documentaires sur les exactions du gouvernement turc au Kurdistan

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