L’Encyclopédie des guerres _ Palynologie

Chronique par Jean-Yves Jouannais

Sommaire de l’édition

Une fois par mois, depuis septembre 2020, Switch (on Paper) publie un extrait de l’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais. Ce qui devait être au départ un chantier de littérature orale prend peu à peu la forme d’un livre. L’ouvrage étant annoncé pour 2030. En attendant, voici en exclusivité la dixième de ces douze chroniques livrées par ordre alphabétique, telles des entrées d’un immense atlas des guerres. Aujourd’hui, P comme Palynologie.

« Autour des morts volètent des lettres qui, pendant qu’on les disposait par terre, se sont échappées de leurs poches, ou de leurs cartouchières. Sur l’un de ces bouts de papier tout blancs, qui battent de l’aile à la bise, mais que la boue englue, je lis, en me penchant un peu, une phrase : “ Mon cher Henri, comme il fait beau temps pour le jour de ta fête !… ” L’homme est sur le ventre ; il a les reins fendus d’une hanche à l’autre par un profond sillon ; sa tête est à demi retournée ; on voit l’œil creux, et sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de mousse verte a poussé. »

(Henri Barbusse, Le Feu (Journal d’une escouade), Éditions Ernest Flammarion, 1916, Paris, pp. 160-161)

Un dispositif abrévié, aberrant, abortif

soldat allemand défait à la bataille de Koursk, en août 1943

Soldat allemand défait à la bataille de Koursk, en août 1943

1/
Il faut montrer à l’étude des phénomènes vivants une rigueur ennemie des facilités de la fiction. Les mathématiques veulent notre bien. Leurs équations dessinent les portées sur lesquelles les espèces trament leur généalogie. Si la théorie de l’évolution est retenue, elle ne se vérifie qu’à l’aune de temps immenses, jamais de l’individu. Les mutations portent sur des millions d’individus pendant des milliers de générations. Pourtant, n’aurait-on pas quelque avantage à imaginer que, dans certaines situations extrêmes, les représentants d’une espèce développent des aptitudes inédites ? Comme des organes surnuméraires qui leur viendraient, soudainement, au gré d’une activité inédite. De nouveaux organes entrant en action sur le champ, précisément sur le champ de bataille. Durant quatre années de guerre totale, entre 1914 et 1918, par exemple. On sait que les variations à l’intérieur d’une même espèce apparaissent au moment de la reproduction. Là, l’espèce serait le soldat combattant, et c’est au moment de sa mort que, biologiquement, s’offrirait à lui toutes les apparences d’une expérience.

On sait l’importance accordée par le poilu à sa correspondance. Ses lettres, il les portait sur lui, en liasses de plus en plus épaisses. Plus longtemps il survivait, plus le soldat portait de lettres. Lorsqu’il tombait en première ligne, déchiqueté, le soldat libérait donc une masse de papiers volants. Lorsqu’on se représente le champ de bataille, on voit les cadavres, jamais ces envolées de pages manuscrites au-dessus des cratères d’obus, s’accrochant aux fils de fer barbelés. Corps perforés, sacs lacérés, portefeuilles au vent, les lettres sont libérées avec soudaineté. Ces décharges papillonnantes sont décrites tant par Ernest Hemingway dans Nick Adams et la Grande Guerre, Ernst Jünger dans Orages d’acier que par Jean Hugo dans Le Regard de la mémoire. De quelle discipline relève l’analyse d’un tel processus ? C’est la question que se posa Doug Aitken, un jeune médecin canadien incorporé à la 1ère Division canadienne. Cette unité, la première semaine d’avril 1915, est envoyée en renfort sur le saillant d’Ypres. Le 22 avril, les Allemands lâchent de larges nappes vert-jaune de gaz toxique. Soldats français et anglais s’enfuient. C’est Doug Aitken qui découvre qu’il est possible de neutraliser les effets du dichlore en pressant sur son visage un tissu imbibé d’urine. Aussi la division canadienne demeure-t-elle seule à défendre une brèche large de sept kilomètres. C’est dans ce décor de boue et de brumes toxiques qu’il remarque, voletant ou engluées, ces masses blanches qui dansent ou surnagent. Doug Aitken songe qu’un tel phénomène pourrait relever de la palynologie, ou étude des pollens. Car ce dégagement subit, blanc, volatil, séminal, évoque plus que tout les amours botaniques. Le périanthe est l’ensemble des enveloppes (généralement calice et corolle, ici cuir du portefeuille, toile du manteau ou du havresac) entourant les organes produisant le pollen. Ce dernier une fois percé, en jaillissent les éléments reproducteurs mâles. Dans les deux cas, lettres d’amour comme pollen désirant, c’est le vent qui est censé assurer la dispersion. Ce transport amoureux est dit anémogame. Selon Doug Aitken, la nature bouleversée, tourmentée, contredite, semblerait avoir tenté une expérience. Affolée par ces morts industrielles, elle aurait imaginé ce dispositif de reproduction inspirée des coutumes végétales. Dispositif abrévié, c’est-à-dire raccourci ; aberrant, c’est-à-dire anormal ; abortif, autrement dit incomplètement développé. Une tentative d’hyménée sans gynécée, un fiasco sur le palier d’une évolution. La nature, cela se confirme, a besoin de temps. Quatre années de mort auront été trop brèves pour rendre productifs ces essaimages de lettres d’amour, de baisers de jeunes filles sur vélin, de déclarations et de promesses sur feuilles volantes. Toutes ces graines ont pourri dans la boue, amoureuses de pistils absentés du paysage. Que du cadavre, triste conclusion d’une impossible floraison. Doug Aitken, revenu au pays après avoir reçu une grave blessure à Vimy (9 avril 1917), s’efforcera de répondre à cette énigme. Il tentera de saisir pourquoi toutes ces missives de tendresse et de fidélité semées à tout vent sur les champs de bataille n’avaient pas prospéré. C’est qu’il n’avait pas songé au fait que les lettres d’amour, en temps de guerre, ne sont pas des lettres d’amour, mais avant tout des lettres de guerre. Que les sentiments les plus puissants ne s’y dévoilent pas pour eux-mêmes mais, diffractés par la distance et la différence de milieux, se transmuent en frayeur et en désespoir. Tous les mots qui, en temps de paix, disent communément l’attachement, s’y entendent, à l’inverse, comme des ruptures et des adieux. Il ne peut exister de lettre d’amour en temps de guerre. C’est la raison pour laquelle la fécondation n’a pas lieu. Ces paroles infertiles, comme les évoquait Henri Barbusse dans Le Feu, faisaient juste « semblant de fleurir de leurs mille blancheurs de mensonge et de stérilité ces rives pestiférées, cette vallée d’anéantissement. »

Le 359e RI à Courcelles-Epayelles le 11 juin 1918 © collection Jurkiewicz

Le 359e Régiment d’Infanterie à Courcelles-Epayelles, le 11 juin 1918 © collection Jurkiewicz

2/
Jean-Marie Valhubert, né à Avranches, le 22 octobre 1764, entra, avant sa vingtième année, dans le régiment de Rohan-Soubise. Il conduisit le 1er bataillon de la Manche à l’armée du Nord pour y mener les campagnes de 1792 et 1793. Envoyé dans le Valais, il se distingua, le 23 prairial, dans la vallée de la Vispa, où il remporta une victoire inouïe dans un combat inégal. Le 28 thermidor, il enleva le Simplon à l’ennemi. Pendant la campagne de l’an VIII, il donna de nouvelles preuves de sa valeur. Le 17 prairial, il passa le Pô dans une barque et donna l’élan à l’armée. À Montebello, il résista avec sa 28e demi-brigade à toute la cavalerie autrichienne. Blessé à Marengo, il ne cessa de commander pendant la durée de l’action. Au passage du Mincio, le 4 nivôse an IX, un boulet le renversa. On le pressa de se retirer, il refusa. Dans ses notes d’inspection, le général Michaud écrivait de Valhubert : « Officier distingué par sa conduite, sa délicatesse, ses moyens et ses connaissances. Il a des mœurs très douces, une éducation soignée, du zèle, de l’activité, de la fermeté, enfin toutes les qualités qu’on peut désirer dans un chef de corps ; il a très bien fait la guerre. » On disait de lui qu’il avait également « très bien fait l’amour ». Du moins s’était-il toujours arrangé pour faire savoir, ou croire, que sa bravoure s’exerçait sur d’autres champs de bataille. Évoquant volontiers ses nombreuses maîtresses, il portait sur lui une liasse de leurs lettres parfumées. Au camp, ou dans ses appartements, il laissait traîner cette correspondance au vu de tous. C’était un trophée qui avait à ses yeux autant de valeur que son sabre d’honneur. Attaché à la 4e division du 4e corps de la grande armée, commandée par Suchet, il combattit avec le grade de général de brigade à Austerlitz avec sa témérité habituelle. Il y eut la cuisse fracassée par un obus. Il s’écroula. Des retroussis écarlates de son habit bleu jaillit en gerbes le trésor de ses missives. Des soldats voulurent le transporter à l’ambulance : « Souvenez-vous de l’ordre du jour », leur dit-il. Dans l’ordre du jour donné avant la bataille, Napoléon avait en effet défendu aux soldats de quitter leurs rangs sous le prétexte d’emmener les blessés. Il ajouta, « Ne faites rien pour me sauver, mais je vous donne mon dernier ordre. Ramassez à tout prix mes lettres et rangez-les dans mon manteau. » On lut dans le 33e bulletin, daté d’Austerlitz, le 16 frimaire : « Le général Roger Valhubert est mort des suites de ses blessures. » Ses soldats lui élevèrent un monument dans les plaines de la Moravie. Ils furent seuls à savoir que les lettres d’amour de leur général étaient une liasse de feuilles vierges.

Lettres du front d’un soldat de la 2e division d’infanterie américaine en France, 1944

Lettres du front d’un soldat de la 2e division d’infanterie américaine en France, 1944

Radeau d’écume

USS Scorpion, un sous-marin nucléaire américain de la classe Skipjack, coula le 22 mai 1968 à 740 kilomètres au sud-ouest des Açores. Trois commissions d’enquête successives ne purent déterminer de manière « concluante » les causes de sa perte. Le dysfonctionnement d’une des torpilles du Scorpion ou un dysfonctionnement du système d’élimination des déchets à bord furent considérés comme causes possibles du naufrage. Deux auteurs, Kenneth Sewell et Clint Richmond, estimèrent qu’il aurait été torpillé par un hélicoptère soviétique. Aucun des 99 hommes à bord ne survécut. Leurs correspondances ont été sauvées. Ce sous-marin était équipé d’un système de largage de documents. En cas de panne, un ballon contenant journaux de bord, effets personnels, testaments, lettres, photos, était relâché à l’extérieur. Cela avait dû remonter à grande vitesse vers la surface à la manière d’un ballon sonde traversant des nuages rubigineux. Lors d’un déballastage, l’eau rejetée a en effet souvent une couleur rouille en raison des boues qui se déposent au fond des ballasts au fur et à mesure des mouvements de remplissage et de vidange. Il faudrait alors se représenter cette grappe de lettres d’amour et de photographies d’êtres aimés à la manière du frai du poisson dit Combattant (Betta splendens) dans les eaux douces du Siam, qui fabrique son nid avec des bulles d’air regroupées à la surface de l’eau, nid communément appelé radeau d’écume.

Soldat américain adressant des cartes de Noël depuis un entrepôt de munitions d’Hackenfeld en allemagne, le 30 nov 1944

Soldat américain adressant des cartes de Noël depuis un entrepôt de munitions d’Hackenfeld en allemagne, le 30 nov 1944

Couverture : Unité de cavalerie américaine au repos, chemin des dames, 1918

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