L’Encyclopédie des guerres_Tigre

Chronique par Jean-Yves Jouannais

Sommaire de l’édition

Clôturant la série débutée en septembre 2020, Switch (on Paper) publie le douzième et dernier extrait écrit de l’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais. Initialement imaginée comme un chantier de littérature orale (dont les vidéos sont à retrouver en intégralité sur notre site), ce projet au long cours, qui couvre plus d’une décennie de conférences-performances au Centre Pompidou, prend peu à peu la forme d’un livre, l’ouvrage étant annoncé pour 2030. En exclusivité, dernier volet de la série de cet immense atlas des guerres, l’entrée T comme Tigre.

« Tigre O Tigre ! Toi qui luis
Au fond des forêts de la nuit,
Quel esprit immortel sut faire
Ta symétrie meurtrière ? »

(William Blake, « The Tyger », in Songs of Innocence and of Experience, Éditions San Marino, CA : Huntington Library, 2008)
Drapeau des Tigres Tamouls

Drapeau officiel du mouvement des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (Liberation Tigers of Tamil Eelam, LTTE)

Archéopaléonthologie

La bataille navale du lagon de Kalpitya se livra le 28 juin 2006 au large de Kalpitya, au nord de Colombo, entre la marine srilankaise et les indépendantistes tamouls du LTTE (Mouvement des Tigres de Libération de l’Eelam Tamoul) lors de la guerre civile du Sri Lanka. Deux patrouilleurs gouvernementaux furent attaqués par vingt embarcations tamoules. L’un des patrouilleurs fut coulé. Unique victoire navale des Tigres tamoul. Ce mouvement, fondé en 1976 par Velupillai Prabhakaran, fut l’une des rares guérillas à posséder une marine de guerre. Celle-ci était dotée de vedettes rapides en fibre de verre équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes. Des affrontements eurent lieu régulièrement dans le détroit de Palk pour le contrôle des voies d’approvisionnement de l’île. De septembre 2006 à octobre 2007, la marine sri-lankaise coula en haute mer les huit navires-dépôts constituant la base arrière logistique du mouvement. Dépendant de la mer en raison de l’insularité du pays, les Tigres tamoul perdirent leur capacité d’approvisionnement. Cela se traduisit par l’affaiblissement de leur flotte armée, par la domination maritime du Sri-Lanka, enfin par la défaite des forces terrestres du LTTE en raison de la pénurie en vivres, armes et munitions. C’est ainsi que disparurent par prédation et compétition les derniers Tigres des mers, espèce rare de félins pélagiques aujourd’hui non seulement fonctionnellement éteinte, mais réputée disparue, au même titre que le Tigre de Bali (Panthera tigris balica) ou le Tigre de la Caspienne (Panthera tigris virgata). Cela avait été un désir fort de Velupillai Prabhakaran, non seulement de doter son mouvement d’une marine militaire, mais de baptiser celle-ci du beau nom, linnéen, de Sea Tigers (Panthera Tigris mare).

Char tigre de Vimoutiers

Le char Tigre de Vimoutiers est un char Tigre I allemand de la Seconde Guerre mondiale abandonné en août 1944 à la sortie de Vimoutiers, dans l’Orne, pendant la fuite de l’armée allemande de la poche de Falaise. Poussé dans un profond fossé par les bulldozers alliés, il y fut laissé pendant 30 ans avant d’être sommairement restauré. Il est depuis 1975 classé au titre d’objet comme monument historique et exposé à proximité de l’endroit où il fut abandonné. (source Wikimedia commons)

Panthera tigris germanica

La destruction du Tigre 007 de Michael Wittmann et la mort de celui-ci, le 8 août 1944, en Normandie, font toujours l’objet de polémiques. Plusieurs unités blindées britanniques et canadiennes étaient en action dans le secteur. Toutes ont revendiqué ce fait d’armes. Selon une version, Wittmann et son équipage auraient été tués par une unité des Fusiliers de Sherbrooke de la 2e brigade blindée canadienne. L’escadron A du Sherbrooke embusqué autour du château de Gaumesnil aurait engagé en deçà de 500 mètres, et détruit deux des Tigres du groupe 101, dont celui de Wittmann. Selon une autre version, cette destruction serait le fait de l’un des chars Sherman Firefly du 1er Northamptonshire Yeomanry de la British Army. Selon le journal de cet escadron, trois chars Tigre auraient été détruits le 8 août 1944. Le Tigre 007 de Wittmann, suivant ce journal, aurait été détruit à 12 h 47. Les chars britanniques Sherman, bien que distants de plus de 800 mètres, utilisaient des obus perforants effectivement capables de détruire un Tigre à une telle distance. Le Sherbrooke possédait aussi le Firefly, comme toutes les unités de Sherman anglo-canadiennes en Normandie. Il est probable que le char de Ekins ait détruit trois des cinq Tigres perdus par le groupe 101 le 8 août, possiblement les chars les plus proches du régiment britannique. Mais celui de Wittmann était plus éloigné et en enfilade depuis le château de Gaumesnil où se trouvaient les chars canadiens. Notons aussi que selon un survivant du groupe 101, le char de Wittmann aurait explosé à 12 h 55 et non 12 h 47. Autre conjecture ; la destruction du Tigre de Wittmann serait à porter au crédit d’un avion britannique Hawker Typhoon. On a pu établir que l’impact d’une roquette sur le pont arrière du Tigre (blindage de 25 mm), pénétrant les prises d’air, avait pu provoquer une explosion dans le compartiment moteur, puis une seconde dans le stock de munitions, tuant l’équipage et arrachant la tourelle du char. Le pilote britannique aurait été abattu le même jour avant d’avoir pu revendiquer sa destruction. Cependant, les archives de la 2nd TAF (Tactical Air Force, RAF) ne signalent aucun char allemand détruit dans le secteur où le groupe 101 a opéré ce jour-là. Le major Hempkins de l’armée britannique fut dépêché sur les lieux sept jours plus tard pour l’attribution officielle de cette prise. L’enjeu était majeur, le commandant de char Michael Wittmann étant un héros de l’arme blindée ennemie. Mais Hempkins n’avait de goût ni pour la guerre, ni pour la chasse. Il passa une journée à tourner autour de la carcasse froide du Tigre mort, en caressa le métal perforé, avant de remettre à sa hiérarchie un dossier qui ne tranchait rien et que, de toutes manières, nul ne devait jamais lire. On n’y apprend effectivement rien sur ce qui a pu se passer ce 8 août 1944, dans un champ sur la commune de Cintheaux. Mais il s’y trouve une notation bizarre. Le major Hempkins, qui dans le civil était peut-être dentiste, écrit que les Tigres, vivants ou morts, sont « comme des bouches honteusement fermées sur des dents d’enfants abreuvés à des nappes phréatiques drainant des hydrocarbures chlorés ».

Le nom de Dieu

Il se trouve, à Paris, un grand nombre de plaques commémoratives dédiées à des combattants morts pour la libération de la capitale, entre le 19 et le 25 août 1944. L’une d’entre elles est la dernière d’une série de dix qui ornent un mur du jardin des Tuileries, à l’angle de la rue de Rivoli et de la place de la Concorde. Tous sont tombés le 25 août. Cette plaque rend hommage à Marcel Bizien, chef de char de la 2ème division blindée. D’après sa plaque, c’est « héroïquement » qu’il serait tombé. L’adverbe « héroïquement » a été décerné à chacun d’entre eux. Mais l’inscription consacrée à Marcel Bizien surprend parce que davantage développée que les autres. Elle nous apprend que ce soldat de Leclerc était tombé face à « un Tigre allemand ». Comme si le portrait d’un guerrier se voyait augmenté d’une nouvelle épithète homérique. Tant de précision est susceptible de troubler le plus avisé des épigraphistes. On ne spécifie pas le calibre des obus, les types de bombardiers, les sortes de baïonnettes qui ont fauché le combattant. Aussi pourquoi Marcel Bizien n’était-il pas mort simplement « héroïquement » comme ses compagnons, mais face à un « Tigre allemand » ? Il figurait à lui seul le péril que l’armée allemande continua de faire peser sur l’Europe aux lendemains du débarquement, menace blindée qu’il fallut combattre jusqu’au cœur de Berlin. Ce carnassier de 57 tonnes s’imposa comme un prédateur sans rival. Il demeura un animal rare. Moins de 1500 individus seront répertoriés. Contrairement aux chars moyens, le Tigre n’était pas endivisionné. Il fut engagé par bataillons sur les points de rupture du front, ou dans l’élan d’une contre-offensive, hors des corps d’armée. Ce fut la manifestation de cette « terrible élégance » en laquelle Chesterton devinait l’attribut de la famille des tigres, tigres dont le pelage calligraphique, noir sur jaune, semble parler une langue inhumaine.

Plaque commémorative, Marcel Bizien

Plaque commémorative en hommage à Marcel Bizien, chef de char de la 2e DB, Jardin des Tuileries, Paris

Jorge Luis Borges a rêvé de déchiffrer le nom du dieu dans les taches du tigre. Si un dieu avait désiré glisser sa signature dans quelque repli de sa Création, ce ne pouvait être que dans le pelage cabalistique du tigre. Et s’il advenait que le mystère du nom de dieu soit percé à jour, aussitôt la mort, ou la folie, viendrait interdire sa divulgation. C’est l’illumination fatale du prêtre Tzinacan dans L’Écriture du dieu : « Je vis des cheminements infinis qui formaient une seule béatitude et, comprenant tout, je parvins aussi à comprendre l’écriture du tigre. » Que lut, quant à lui, Marcel Bizien, dans le camouflage du tigre qu’il affronta par un jour d’été qui devait voir s’arrêter beaucoup d’événements, dont sa propre existence ? Les variations de marquage existent d’individu à individu chez les tigres, sur le cuir des félins comme sur l’acier des blindés. Si les panzers des années 1939-41 étaient uniformément peints en gris sombre mat, une teinte beige soutenue vint en zébrer le blindage à partir de 1942. Les teintes bicolores apparurent en 1943, brossées en lignes ondulatoires ; le camouflage complexe à trois teintes en 1944 : beige, marron foncé, vert olive. Le flou des dégradés laissa place à des tracés plus nets, mieux tranchés, comme un alphabet définitif. Cela ressemblait à un texte composé de peu de lettres. Une poignée de runes. Des runes qui, en se raréfiant, passant de vingt-quatre à seize, puis à quatre ou cinq sur ces parchemins de peau de tigre du 20e siècle, avaient gagné en hermétisme. Face à la complexité grandissante du monde, plutôt que de multiplier les runes pour en rendre compte, les « maîtres des runes » avaient décidé de simplifier l’alphabet. Des runes, certes, dont on devinait encore le tracé archaïque en fagot de brindilles, mais que le Bauhaus aurait recalligraphiées. C’est ce qui a dû frapper Marcel Bizien lorsqu’il s’efforça de lire le nom anamorphosé dans le camouflage allemand. C’est ce qui a dû le saisir, ce texte soudain limpide malgré l’étrangeté de la langue. Il mourut par ce nom, dans l’incendie d’une révélation. Ce qui aurait dû être inscrit sur sa plaque, c’est la phrase de Borges : « Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres. »

Tête de tigre héraldique

Au seuil du 12e siècle, des figures d’animaux animèrent les premiers blasons sur le champ de bataille. Elles découlaient des enseignes militaires zoomorphiques du haut moyen âge. Il serait difficile, en revanche, de reconnaître le premier animal proprement héraldique. Les sources sigillaires et manuscrites faisant apparaître presque simultanément les lionceaux de Geoffroy Plantagenêt ; l’aigle impérial de Henri IV ; le lion guelfe porté par Henri le Lion ; le brochet de Richard de Lucy ; la panthère d’Ottokar de Styrie. Le lion, l’aigle et la merlette sont partagés par bien des chevaliers, avec une préférence pour le lion. Cette faune des armoiries s’enrichit d’une vingtaine d’espèces dans la seconde moitié du 12e siècle. Puis, d’autres encore. Mais le tigre carnassier, le terrible, le puissant, l’athlétique félin, jamais ne fut convoqué sur l’écu d’un comte ou d’un duc. Ou bien sous la forme chimérique du « Tigre héraldique », monstre à tête de chien et corps de lion. Gueule ouverte, queue relevée, deux touffes de poils hérissées de part et d’autre du cou, un bestiau qui n’avait du tigre que le nom.

En couverture, vedette rapide des Tigres Tamouls en mai 2004 dans le district de Mullaitivu, Sri Lanka, photo Ulf Larsen

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