L’Encyclopédie des guerres – Orages (d’acier)

Chronique par Jean-Yves Jouannais

Sommaire de l’édition

Une fois par mois, depuis septembre 2020, Switch (on Paper) publie un extrait de l’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais. Ce qui devait être au départ un chantier de littérature orale prend peu à peu la forme d’un livre. L’ouvrage étant annoncé pour 2030. En attendant, voici en exclusivité la neuvième de ces douze chroniques livrées par ordre alphabétique, telles des entrées d’un immense atlas des guerres. Aujourd’hui, O comme Orages (d’acier).

« Ivan ne ménage pas ses munitions ; l’atmosphère a, si l’on peut dire, une forte teneur en acier. »

Hans-Ulrich Rudel, pilote de stukas, traduit de l’allemand par Max Roth, Éditions Corréa, Paris, 1951, p. 53
Capitaine B., vice-président des gueules cassées

Le Capitaine B…, Vice-Président des “Gueules Cassées”

Le sort des villes de la plaine

Alors l’Éternel fit tomber sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu ; ce fut l’Éternel lui-même qui envoya du ciel ce fléau. Il détruisit ces villes et toute la plaine, et tous les habitants de ces villes. 2014, mois de janvier : Le 7, des bombes-barils tuent vingt civils dans le quartier de Douma à Damas. Le 12, des bombes-barils tuent au moins 15 personnes à Al-Bab. Le 14, des bombes-barils tuent un nombre inconnu de personnes à Darayya, Arbin et Zabadani, à la périphérie de Damas. Le 14, une bombe-baril est larguée sur le village d’Inkhil. Le 18, des bombes-barils tuent au moins 60 personnes à Alep. Le 22, des bombes-barils sont larguées dans le centre de la province de Hama. Le 24, des bombes-barils sont larguées à Darayya. Le 25, des bombes-barils tuent dix personnes dans le quartier industriel d’Alep et celui de Cheikh Najjar. Le 28, une bombe-baril tue vingt-deux personnes à Alep. Le 29, des bombes-barils tuent au moins soixante-deux personnes dans les quartiers de Maadi et Salhin, au sud d’Alep. Le 30, des bombes-barils tuent au moins 11 personnes à Darayya.

Une bombe-baril (barrel bomb) est un type d’engin explosif utilisé par l’aviation syrienne contre les zones rebelles, y compris en milieu urbain et sur des populations civiles. Selon un rapport d’Amnesty International publié le 5 mai 2015, ces bombardements au baril d’explosifs auraient fait 11 000 morts parmi les civils depuis 2012. Chaque baril, largué depuis un hélicoptère, est rempli de TNT auquel on a ajouté du nitrate de potassium, de l’essence, des éléments métalliques. Ces shrapnels constituent les sous-munitions qui se dispersent de manière meurtrière et aléatoire lors de l’explosion. Comme si, au cœur d’une précipitation, la pluie tombait accompagnée d’un déluge de feu, la neige mêlée de plomb fondu, la grêle de lames d’acier.

Métallométéores

Lorsque l’on parle du premier jour de l’offensive allemande sur Verdun, le 21 février 1916, on se contente de dire généralement qu’un « véritable déluge de feu s’abattit sur la ligne de front. » La légende d’une telle image, qui n’est qu’une vignette rhétorique, monochrome, à la trame grossière, devrait être : « De 7 heures 15 minutes à 16 heures, quarante batteries de 800 canons pilonnent les tranchées françaises sur un front de 30 kilomètres. » Le bombardement est perçu jusque dans les Vosges, à 150 km. Comment imaginer une journée d’averse à Calvi dont le clapotement et la fraîcheur des gouttes seraient perçus sur le continent, à moins que cette précipitation fût d’acier.

Un ciel lourd de métal

L’exoplanète WASP-76 b est une Jupiter chaude, une géante gazeuse, une étoile de type F dans la constellation des Poissons, à 390 années-lumière du Système solaire. Sa face diurne voit sa température de surface grimper au-delà des 2 400 degrés Celsius, ce qui est suffisant pour vaporiser les métaux dont elle est constituée. Par contre, la température de sa face nocturne est d’environ 1 500 degrés Celsius, et des vents violents la balayent. En plus d’un gradient thermique, il s’établit aussi un gradient chimique de part et d’autre de la frontière entre les faces diurne et nocturne. Du premier côté, en allant en direction de la face nocturne, on trouve la signature spectrale de la vapeur de fer (sa température de fusion est de 1 538 degrés Celsius), mais comme l’explique David Ehrenreich, professeur à l’Université de Genève : « Étonnamment, nous n’avons détecté aucune trace de vapeur de fer à la frontière du matin. Il s’ensuit qu’il pleut du fer sur la face sombre de cette exoplanète extrême. Nous pourrions affirmer que cette planète est caractérisée par une météo pluvieuse en soirée, au détail près qu’il s’agit de précipitations de fer. » À Stalingrad, durant six mois et seize jours pleins de 1942 et 1943, la météorologie ne connut plus de frontières du matin ni du soir. Les précipitations y furent intenses, constantes, métalliques. Comme Vassili Grossman en esquissa l’atmosphère dans son récit Pour une juste cause, les cieux encombrés d’avions de chasse, de transport, de bombardement « venus de l’est et de l’ouest, du sud et du nord » faisaient comme un toit d’acier à la ville sur quoi « le ciel descendait, s’affaissait, alourdi par le métal et les explosifs qui le tiraient vers la terre, comme par temps de pluie lorsqu’il est engourdi par de pesantes et sombres nuées. »

Tas d'obus

Le phénomène des « nuées de fer »

C’est à Hérodote que nous devons la formule du Spartiate Dienekes à la bataille des Thermopyles. Un émissaire de Xerxès exhorte les Grecs à se rendre. Il dit que les archers perses sont en si grand nombre que lorsqu’ils tireront leurs volées de flèches, le soleil en sera obscurci. Dienekes aurait répondu : « Tant mieux ! Nous allons nous battre à l’ombre ! » Cette formule laconique, par sa sobriété, insulte l’éloquence séductrice et sa propension à l’amplification. Mais au-delà de l’aspect rhétorique, il est tentant d’interpréter cette tirade aussi fameuse que légendaire comme une introduction à une météorologie spécifique à l’atmosphère guerrier, avec en particulier ce phénomène de précipitations dites « nuées de fer ». Comme dans tout rapport d’observation météorologique, le type de précipitation devrait s’accompagner d’une indication d’intensité (légère, modérée, ou forte), ainsi que d’une mesure de la visibilité au travers de la précipitation. Les rapports d’observations indiquent aussi le caractère temporel de la précipitation : si son intensité varie rapidement et s’accompagne d’éclaircies, la « nuée de fer » est tout simplement appelée une averse.

Une grêle inaccoutumée

Christian Richard, dans son livre, 1939-1945 : La guerre aérienne dans la Vienne, donne la description d’attaques au sol menées par des chasseurs-bombardiers bimoteurs P-38 Lightning. Il a recueilli un grand nombre de témoignages, lesquels se montrent précis quant à la restitution des ambiances sonores : « rugissement des moteurs Allison V-1710-89/91 de 1475 ch. » ; déflagration des obus de 37 mm avec le bruit caractéristique de l’éclatement et son gros volume sonore, intégralement répercuté dans l’air ; bruits aérodynamiques liés aux turbulences, surtout audibles dans les virages. Mais surtout, à plusieurs reprises, ces témoignages nous font entendre un bruit jamais pris en compte, qui ne trouve d’écho ni en littérature, ni au cinéma, qui est celui de la pluie tintinnabulante des douilles de mitrailleuses d’avions tombant sur des surfaces minérales telles que bétons, tuiles ou pavés. « Eugène Archambault, né en 1873, labourait en limite sud du camp, aux Essars de la Chambue. Quand les douilles des mitrailleuses et canons ont commencé à lui tomber dessus, il lâcha sa charrue, détela ses deux vaches et se recroquevilla dans le fossé en attendant que cette chute de grêle inaccoutumée prît fin et que cessa la musique à la fois mate et chantante qui l’accompagnait. »

Barricade rue Sommerard, boulevard Saint-Michel

Barricade rue Sommerard / boulevard Saint-Michel durant la Commune de Paris, 1871 © DR

Sur les sagas

1/
Pour les anciens Irlandais, le mot geis (pluriel gessa) avait la signification, soit de « tabou », soit de « prohibition ». Le geis était à lui seul le prisme, le cadre et l’unité de valeur d’un système casuistique que gouvernaient tout à la fois la superstition et le droit coutumier. On croit savoir que cette notion pouvait s’attacher à un lieu ou à un objet. Il pouvait être geis pour quiconque de tourner le côté gauche de son char vers Emain Macha, la capitale du royaume d’Ulster ; comme il pouvait être geis de saisir une épée de la mauvaise main. En règle générale, il s’agissait de restrictions imposées à une personne. Ainsi était-il geis pour Fothad Canainne de boire de la bière sans avoir face à lui les têtes de ceux qu’il avait tués. Il était geis pour le guerrier surnommé « le Chien de Culann » de manger de la viande de chien, comme pour Conaire, dont le père était un oiseau, de chasser les oiseaux. Un traité sur les gessa des rois d’Irlande contient quelques curieux articles. Il était geis pour le roi de Tara de traverser Mag Cuilinn après le coucher du soleil. Il était geis pour le roi du Leinster de demeurer neuf jours de suite dans Mag Cualann, ou de dormir sur les bords de la rivière Dodder avec la tête de côté. Il était geis pour le roi d’Ulster de manger la chair du taureau de Dàire Mac Dàire, d’abattre un sanglier tandis que chantaient les grives. Tous étaient sujets à bien d’autres gessa ; beaucoup périrent de les avoir transgressés. Quant au roi de Connaught, la vieille loi stipulait qu’il était geis pour lui de commencer tout combat tant que les nuages au-dessus du champ de bataille n’étaient pas « enceints de la grêle lourde » des flèches, lames, haches et autres balles de fronde en plomb de l’ennemi.

2/
Julien Hervier a été mon professeur de littérature comparée à la Faculté des Lettres de Poitiers. C’était l’année 1986-87, celle de ma Licence. Il n’était pas encore le grand traducteur de Ernst Jünger qu’il allait devenir. Ce n’est que plus tard qu’il traduira Le Travailleur (1989), Lettres du front à sa famille (2016), Le Boqueteau 125 (2000), Feu et sang : Bref épisode d’une grande bataille (2003). En revanche, 1986, c’est l’année où Julien Hervier publie, chez Gallimard, ses Entretiens avec Ernst Jünger. Il nous avait expliqué en cours que l’auteur allemand, en convalescence à Hanovre dans la demeure familiale, cherchant un titre pour ses carnets de guerre, ayant lu et admiré avant-guerre Le Rouge et le Noir, avait songé un temps au titre Le Rouge et le Gris. Mais venant d’achever la lecture de légendes scandinaves, il avait trouvé dans l’une de ces épopées guerrières l’expression « Orages d’acier » qui l’avait séduit. Et parce que notre professeur voyait, côtoyait, s’entretenait avec l’auteur d’Orages d’acier dans le temps où nous étions ses étudiants, nous eûmes tous la sensation que c’était Ernst Jünger en personne qui nous avait confié le secret de ce titre.

En couverture : marins de l’US Navy, poste de tir arrière du canon de 20 mm Oerlikon du LCI(L)-88 à l’embarquement en Angleterre.

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