L’Encyclopédie des guerres_Tatouage

Chronique par Jean-Yves Jouannais

Sommaire de l’édition

Une fois par mois, depuis septembre 2020, Switch (on Paper) publie un extrait de l’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais. Ce qui devait être au départ un chantier de littérature orale prend peu à peu la forme d’un livre. L’ouvrage étant annoncé pour 2030. En attendant, voici en exclusivité la onzième de ces douze chroniques livrées par ordre alphabétique, telles des entrées d’un immense atlas des guerres. Aujourd’hui, T comme Tatouage.

« Après qu’on a scrupuleusement sélectionné des jeunes gens fermes d’esprit et de corps, et qu’ils ont en outre été quotidiennement soumis aux exercices pendant quatre mois ou plus, la légion est formée sous l’ordre et les auspices du prince invincible. En effet, une fois que les soldats ont été inscrits avec des peintures tatouées dans la peau, et tandis qu’ils sont enregistrés sur les listes, c’est l’usage qu’ils jurent ; et c’est pour cette raison qu’on parle des serments militaires. »

(Végèce, Epitoma rei militaris, livre II, ch. 5, American University Studies, series XVII : Classical Languages and Literature, vol. 2, New York /Bern/Frankfurt/Paris, 1990, p. 70)

Tapisseries de guerre

1/
Fernando Romeo Lucas García (1924-2006), sorti officier de l’École polytechnique militaire en 1949, arborait sur la poitrine une scène de combat qu’il s’était fait tatouée comme la plupart de ses condisciples : un homme armé d’une mitraillette affrontait un autre homme armé d’une machette. Lorsqu’il faisait jouer ses pectoraux, la scène s’animait. Cela plaisait beaucoup, croyait-il, aux prostituées de Mixco et de Villa Nueva. Fernando Romeo Lucas García commanda l’état-major de l’armée avant de devenir, en 1978, président du Guatemala, succédant au général Kjell Laugerud García. En 1981, il déclencha une offensive générale contre les guérillas qui se traduisit par une vague de massacres et par la destruction de deux cent cinquante villages. Cette opération fit vingt mille morts. L’usage de la torture y fut systématique : langues arrachées, organes génitaux brûlés, yeux percés, corps cloués au sol.

Le 23 mars 1982, Fernando Romeo Lucas García fut renversé par un coup d’État militaire. Il s’exila en 1994 au Venezuela où, atteint de la maladie d’Alzheimer, il mourut en 2006. Il ne savait plus rien de la guerre. Quant au tatouage sur sa poitrine, que ses muscles ne parvenaient plus à animer, il lui apparaissait comme une anamorphose irréversible.

soldat tatoué

2/
Une femme a le corps recouvert d’images tatouées racontant une campagne militaire.
Quelles furent les voies empruntées par l’esprit du vieux Snorri Sturluson pour atteindre cette vision ? Il vécut à une époque où la poésie pouvait vous porter aux plus hautes places. Snorri Sturluson ne fut pas seulement poète, historien, mythographe, mais son érudition fit de lui, en Islande, un homme politique d’envergure. Il nous a légué un ouvrage qui peut se prévaloir de n’avoir jamais lassé la passion de Jorge Luis Borges, l’Edda, à la fois manuel de métrique scaldique et cosmogonie de la mythologie nordique. Huit manuscrits de l’Edda de Snorri nous sont parvenus. Aucun n’est complet. Le Codex Upsaliensis, composé dans le premier quart du 14e siècle, est le plus ancien d’entre eux. Il présente l’intérêt d’offrir le plus grand nombre de variantes. Particulièrement dans sa seconde partie, qui a pour nom Gylfaginning et consiste en un atlas des mythes et légendes nordiques. Elle a la forme d’une discussion. Le roi de Suède, Gylfi, s’entretient avec trois hauts personnages régnant sur Asgard, le domaine des Ases, sis au centre du monde. Répondant aimablement aux questions du roi, ses hôtes donnent vie, au gré de leurs récits, à la famille nombreuse des dieux, nous instruisent de la vie de Thor, de la mort de Baldr, de l’origine du vieux monde et de la naissance du nouveau. Or, dans le Codex Upsaliensis, la version de la grande bataille sur la plaine de Vigrid où la majorité des dieux, des géants et des hommes trouvent la mort, s’ouvre par l’évocation d’une Valkyrie inconnue. Elle répond au nom d’Hallveig. On la voit nue, se baignant dans une rivière. Il nous est dit de cette femme d’un certain âge, qu’elle portait sur tout le corps trois cent vingt vignettes tatouées. Autant de légendes, rédigées dans un corps infime, complétaient la fresque. Sur l’épaule droite de la femme, cinq corps d’armée assiégeaient une forêt. On ne savait pas grand-chose de celle-ci, si ce n’était son étendue, dont il était de coutume d’affirmer qu’elle était considérable. Les camps suivaient sa lisière, jusqu’à atteindre l’omoplate droite. Des intervalles immenses les séparaient les uns des autres. Des messagers, différents types d’estafettes, ne cessaient de relier ces gros bourgs militaires. Ils allaient vite. Il y allait de leur avancement. Pourtant, se déroulant devant l’écran si vaste des bois, le mouvement le plus vif semblait immobile. Deux générations s’étaient succédées à ce siège. Cette épopée s’écrivait jusqu’aux hanches de la femme. Plus bas, c’était l’eau de la rivière. La lecture des images en était compliquée. Il était clair, néanmoins, que l’ennemi se trouvait dans la forêt. C’était en tout cas la légende d’une image que la femme arborait sur sa hanche. On y voyait un chef viking, coiffé d’un casque à nasal, désigner les arbres du doigt. Cette poche de résistance interdisait toute avancée. Le front s’était stabilisé voici des décennies. La guerre n’avait plus lieu. Sur le rouleau de la jambe droite, dès l’aine, se profilait la figure de ce jarl qui n’avait jamais tenu un front sur une si longue durée. Nul n’avait appris qu’une guerre pouvait durer une vie. À vivre ainsi si longtemps au contact de ses hommes, il désapprit le commandement. Il se fit peu à peu soldat pour leur plaire. Il ne se contentait pas d’aller à pied, chargé comme eux, dans les marches ; il partageait leur pitance. Fallait-il creuser une fosse, édifier un gibet, il était le premier, l’outil à la main. Les soldats ravis l’appelèrent « compagnon » ; il le souffrit, la discipline s’en ressentit. S’il partagea leurs fatigues, il leur laissa imiter ses vices ; et s’il donna parfois l’exemple des rudes travaux, il propagea plus souvent celui de l’indiscipline. La mutinerie se déclara, fut réprimée, reprit de plus belle pour se voir plus furieusement corrigée. Une légende disait : « Les mouettes de la haine venaient dévorer, sur les hommes morts, la pomme de leur poitrine. » Sur sa cuisse gauche, on pouvait voir les anciens, au camp, raconter le temps des escarmouches et des assauts : « Les teinturiers des dents du loup prodiguèrent la chair du cygne rouge. » Ailleurs, on lisait « Toise de la colère », « Glace de la bataille », « Feu des casques », « Rame du sang », « Loup des blessures », périphrases qui disaient l’épée. Certains faisaient le pari que dans les cent postes qui font face à la forêt aucun homme n’avait jamais vu l’ennemi. En bas de sa jambe droite était évoqué le jour d’hiver où était tombé l’ordre : Rasez la forêt. Il fallait en avoir le cœur net. Rendre à nouveau la guerre possible.

Hallveig, la valkyrie aux trois cent vingt tatouages semble dormir, les yeux mi clos. Quatre loups s’abreuvent à la rivière. Elle caresse le museau du plus énorme d’entre eux. Sûrement sa monture. Ses armes sont posées sur la berge. Elle savoure la tiédeur du jour. Elle a supporté trois hivers successifs sans Soleil. Elle va dès après rejoindre le champ de bataille. Et se battre, et mourir. On s’est interrogé sur cette valkyrie peinte, ornée de la chronique d’une campagne militaire. Snorri Sturluson commence à composer son livre majeur en 1220. Il revient d’un voyage en Norvège. On le sait parce qu’il chante dans un poème les cadeaux dispensés par le roi de Norvège, dont le navire sur lequel il est reparti. Il s’installe en 1224 chez une jeune et riche héritière, Hallveig Ormsdóttir, petite-fille d’un certain Jón Loftsson, l’un des chefs puissants de l’île mais également un érudit. C’est l’homme qui l’a élevé et s’est chargé de son éducation, dès ses trois ans. Maintenant, Snorri Sturluson a quarante-cinq ans. Il est très amoureux de la jeune Hallveig. Il s’est battu pour la séduire. La subjuguer a pris une éternité. Il lui plaît de comparer la cour qu’il a dû faire au siège d’une cité. Et à l’image de toute guerre, cette union demeura stérile. Ils n’eurent pas d’enfants. Alors il fit à Hallveig cet étrange présent d’un portrait d’elle en guerrière, dans l’un des plus hauts des Neufs mondes. Il connaissait par cœur un vieux poème où des Valkyries tissaient une tapisserie. C’est de là, sûrement, que lui vint l’idée de peindre sa femme elle-même en tapisserie de guerre.

Un Curtiss P-40 Warhawk de l'U.S. Army Air Force du 11th Fighter Squadron, 343rd Fighter Group en Alaska (USA), vers 1943.

Curtiss P-40 Warhawk, l’un des fameux et redoutables « Flying Tigers » de l’armée de l’air américaine, en Alaska (USA) vers 1943 © Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, D.C

Le cafard est artiste

Georges d’Esparbès (1863-1944), fils d’un hussard du Second Empire devenu boulanger, fut tout d’abord un grand dessinateur avant de devenir écrivain, journaliste et feuilletoniste. On s’en souvient lorsqu’il décrit, dans son livre sur La Légion étrangère (1901), le tatouage qu’un légionnaire arbore fièrement sur le thorax. Des émotions lui viennent comme s’il venait de découvrir un grand Cézanne inconnu : « une femme étendue et nue, qui semble écarter de la main quelque rêve trop amoureux, tandis que trois amours, l’aile ouverte, s’amusent de sa confusion ; et c’est intitulé : le réveil de Vénus. »

Une hure de sanglier sur son poignet droit

Cela se passait bien après la bataille de Tzirallum qui opposa un jour du printemps 313 les armées des empereurs Licinius et Maximin Daïa. Un homme mendiait dans un faubourg d’Andrinople. Des éléments de son costume en loques suggéraient qu’il avait dû être centurion. Mais rien n’était moins sûr. Amnésique, il montrait aux passants une hure de sanglier tatouée sur son poignet droit. Il leur demandait, dans une langue incompréhensible, s’ils reconnaissaient cet animal. Personne n’avait connaissance de quoi ce soit d’approchant. Ce marquage corporel, sur la main, ou le bras de la jeune recrue, consacrait un serment qu’elle faisait en entrant dans l’armée. Les serviteurs comme les soldats n’entraient dans leurs fonctions qu’après avoir été marqués au nom de leur maître. Ambroise de Milan, aux funérailles de Valentinien 1er : « Cher Valentinien, mon bien aimé, limpide et vermeil, portant en toi l’image du Christ, comme toi les jeunes soldats sont marqués au nom de l’empereur. Nous te savons gré de n’avoir pas déserté ta Foi en Dieu. Nous le savons, comme nous savons grâce à l’image piquée dans la peau du soldat si celui-ci a été fidèle à son Maître ou, ayant déserté son armée, on le reconnaît aisément à la marque sur sa chair indigne du signe d’un souverain légitime. » Les soldats des légions romaines issus de corps divers, ayant servi sous le règne de différents empereurs, commandés par des consuls d’origine barbare, étaient comme les pages d’un atlas illustré où les symboles pullulaient en constellation : un aigle, un poisson, une faucille, une forteresse, une hache, une grenade, une massue, une couronne obsidionale, une tête de chien. Ou, comme dans ce faubourg d’Andrinople, l’indéchiffrable silhouette d’un animal imaginaire.

En couverture : Le dieu scandinave Odin avec ses deux loups et ses deux corbeaux. Illustration extraite d’un manuel de mythologie, publié en 1874, fondé sur l’Edda de Snorri Sturluson.

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