Inventar o resolver, les artistes cubains face au pouvoir

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Entre le 19 avril et le 2 septembre 2018 et pour la première fois en France, a eu lieu dans la ville de Lille une grande exposition consacrée aux artistes cubains. Ola cuba !, organisée dans le cadre du programme lille3000 sous le commissariat de Justine Weulersse et de Laura Salas Redondo, a présenté le travail de 35 artistes dont 10 ont produit leurs œuvres in situ à la gare Saint-Sauveur, un lieu reconverti en centre culturel depuis 2009.

 

Tous ces artistes ont en commun d’appartenir à la génération qui a grandi en traversant la « période spéciale » du régime de Fidel Castro dans les années 1990, une crise économique qui a marqué le pays par de sévères pénuries, érigeant le système D en art du quotidien. La situation politique de Cuba apparaît au cœur de leurs préoccupations, et c’est peut être là le grand fil rouge de l’exposition avec ces artistes pris dans un paradoxe qui se joue entre l’inquiétude liée à la situation des cubains en général, de la liberté d’expression en particulier, et un profond attachement à la culture et à l’histoire de leur pays. « Pour eux, c’est vraiment une nécessité absolue de réussir à contrecarrer un discours officiel et de prendre les moyens du bord pour pouvoir justement projeter l’île vers de nouveaux horizons », nous livre Justine Weulersse.

Humberto Diaz a ainsi investi l’esplanade de l’ancienne gare avec son installation Afluente, dans laquelle une Peugeot 607 semble fondre et se dissoudre dans les graviers. Présentée à plusieurs reprises avec un véhicule différent en fonction du lieu où elle est installée, l’oeuvre fait référence à l’embargo qui a conféré aux voitures le statut de produit de luxe à Cuba et fait des vieilles américaines rafistolées un des symboles du pays. Depuis les années 60, il était en effet impossible aux cubains d’acquérir des voitures neuves et étrangères et il leur a fallu faire avec celles qui étaient déjà sur place.

Mabel Poblet a demandé à des habitants de La Havane de découper dans la presse les photographies qui les intéressaient. Elle les a ensuite suspendues dans un espace qui devient oppressant tant il est surchargé par ces images qui semblent se répéter à l’infini. Avec Escala de Valores (Seria Patria), l’artiste rappelle qu’il n’existe que trois journaux autorisés sur l’île et que les informations disponibles, qui passent toutes par le toutes filtrées par l’Etat, sont donc toujours les mêmes, quelque soit la presse choisie.

L’oeuvre d’Abel Barroso Cuban Style Lounge, reproduit l’espace typique d’un cybercafé mais tous les objets technologiques — ordinateurs, claviers, tablettes … — sont faits en bois et en liège. L’artiste pose un regard ironique sur notre monde numérique et sur la difficulté qu’ont les cubains à y accéder : internet n’est disponible à Cuba que dans quelques zones définies et pour un temps limité.

La seule représentation frontale de Fidel Castro, dont la présence imprègne pourtant les esprits et les lieux, est un buste monumental de quatre mètres de haut signé Yoan Capote et intitulé Immanence. Réalisé à l’aide de vieilles charnières de portes en métal récupérées chez des habitants de La Havane, il fait écho à une construction collective qui a créé une situation « bloquée » où plus aucune porte ne peut s’ouvrir vers l’extérieur. Il est aussi question de l’ancien dirigeant dans l’œuvre de Reynier Leyva Novo qui supprime la présence de Castro des photos officielles, une façon de traiter le sujet en creux en représentant Castro tel un fantôme.

Le Líder Maximo a longtemps été tabou pour les artistes et les crispations autour de son image sont encore d’actualité : début 2018, au centre Georges Pompidou à Paris, lorsque les artistes Luis Manuel Otero Alcántara et Yanelys Nunez Leyva sont venus proposer le Testamento de Fidel, des partisans de l’ex-leader cubain sont même venus manifester leur mécontentement jusqu’au musée. La vidéo, présentée dans le cadre du Festival Hors-Piste dont la thématique était « La nation et ses fictions », montrait Fidel Castro clôturant un discours en demandant pardon. Il s’agissait évidemment d’un montage, avec la voix de l’acteur Pedro Ruiz qui énonçait un texte de l’écrivain Enrico Del Risco. Luis Manuel Otero Alcántara ajoutait en introduction de la vidéo que l’homme d’Etat lui était apparu en rêve et lui avait transmis ainsi son héritage – héritage qu’il avait maintenant mission de diffuser.

À cuba, il est donc impossible de s’opposer directement au pouvoir ou de jouer trop littéralement avec ses symboles. Les artistes peuvent payer cher leur engagement : Luis Manuel Otero Alcántara a plusieurs fois été arrêté par la police tandis que Yanelys Nunez Leyva a été renvoyée d’une revue officielle à laquelle elle collaborait — elle écrit désormais pour des sites indépendants comme HavanaTimes. Le graffeur Danilo Maldonado Machado, alias El Sexto, a été emprisonné durant 10 mois, interpellé alors qu’il s’apprêtait à produire une performance dans laquelle deux cochons se seraient appelés Raul et Fidel. L’artiste Tania Bruguera s’est vu confisquer son passeport suite à l’organisation en 2014 de sa performance YoTambienExigo sur la Plaza de la Revolución à La Havane. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres.

Ainsi, s’il existe à La Havane depuis 1984 une Biennale, reconnue au niveau international, Luis Manuel Otero Alcántara et d’autres artistes comme Tania Bruguera, le collectif La Zanja ou le poète Amaury Pacheco ont donné vie à une biennale alternative #Bienal de La Habana pour défendre leur indépendance. Cette manifestation off se heurte évidemment aux autorités.

Après l’arrivée de Raul Castro au pouvoir en 2006, certains artistes exilés ont pu retrouver la nationalité cubaine et revenir sur le territoire, mais il est aujourd’hui toujours difficile d’être un artiste indépendant à Cuba, où il faut jongler sans cesse entre les contraintes matérielles et politiques. Ajoutons qu’un nouveau coup dur a été encore porté récemment à la liberté d’expression avec la publication du décret 349 entré en application en décembre 2018, et qui oblige les artistes à obtenir une autorisation du gouvernement pour vendre leurs œuvres ou se produire sur scène. Un comité d’artistes indépendants, Artistas Cubanos en Contra de Decreto 349, se bat pour son abrogation.

 

Couverture : Mabel Poblet, Escala de Valores, 2017. © DR

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