L’Encyclopédie des guerres – Linné (Carl von)

Chronique par Jean-Yves Jouannais

Sommaire de l’édition

Une fois par mois, à partir de septembre 2020, Switch (on Paper) publie un extrait de l’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais. Ce qui devait être au départ un chantier de littérature orale prend peu à peu la forme d’un livre. L’ouvrage étant annoncé pour 2030. En attendant, voici en exclusivité la septième de ces douze chroniques livrées par ordre alphabétique, telles des entrées d’un immense atlas des guerres. Aujourd’hui, Linné (Carl von).

« Une journée superbe, très claire. Au-dessus des maisons se déroulent des combats aériens. Scènes terribles : des oiseaux avec des croix, des oiseaux avec des étoiles. »

(Vassili Grossman, Carnets de guerre, de Moscou à Berlin, 1941-1945, textes choisis par Antony Beevor et Luba Vinogradova, Éditions Calmann-Lévy, 2007, Paris, p. 126)

Systema naturae

Boeingus regalis, Jean-Yves Jouannais

Boeingus regalis © Jean-Yves Jouannais

1/
Jean Jouannais (1913-1945) avait nourri pour les matériels militaires une passion bizarre. Scientifique très amateur, entomologiste illuminé, le Systema naturae de Carl von Linné fut sa bible. Le système de nomenclature binomale devint son inspiration. Il entreprit de classer les matériels de guerre comme autant d’espèces vivantes. Aux côtés du Guépard : Acinonyx jubilatus, ou de la Trompette des morts : Craterellus cornucopioides, il imagina de compléter le monde vivant par le bombardier italien Savoia-Marchetti 79 Sparviero : Sparvieris assimilis, par le bombardier en piqué allemand Stuka : Junkeris exulans, par le char russe T-34 : Ceratotherium stalinum, par le canon automoteur allemand Stug IV : Loxodonta occidentalis, par le cousin russe de la même espèce, le SU-76 : Loxodonta septentrionalis. Ces espèces mécaniques, il les regroupa en Classe, Sous-classe, Ordre, Famille. « Les canons automoteurs appartiennent de plein droit à la famille des Éléphants contrairement aux chars qui se rattachent à celle des Rhinocéros tandis que les automitrailleuses sont assimilées à ces autres ongulés que sont les chevaux et leurs cousins. » Ces citations sont extraites des planches monographiques réalisées par Jean Jouannais. On s’étonnera que l’auteur ait désiré classer les blindés suivant l’exemple des ongulés. Les ongulés sont l’ensemble des mammifères possédant un ou plusieurs sabots. Ce superordre se divise en quatre ordres : périssodactyles, ou ongulés à nombre impair de doigts (cheval, rhinocéros, tapir, etc.) ; artiodactyles, ongulés à nombre pair de doigts (porcins, hippopotame, etc.) ; proboscidiens (éléphants) ; hyracoïdes (daman). La raison semble en être que dans l’armée moderne, dès l’apparition des chars d’assaut, ce que l’on nomme corps de cavalerie désigne une unité constituée de blindés. Par exemple, une Division légère mécanique, grande unité française de cavalerie de la campagne de 1939-40, regroupe des formations mécanisées ou motorisées. Le blindé a remplacé le cheval. Mais le terme de cavalerie est étrangement demeuré en service. On peut faire l’hypothèse que si Jean Jouannais a classé ces matériels dans la famille des ongulés, c’est en référence à cette filiation. Il assimile par ailleurs, d’un point de vue physiologique, les sabots aux chenilles. Il définit ces principes comparatistes dans les pages qu’il consacre à l’Equus onager acutus, autrement dit au SdKfz 250 allemand. Selon ces principes comparatistes, les automitrailleuses et autres blindés légers d’accompagnement de l’infanterie intègrent l’ordre des Perissodactyla, la famille des Equidae et les genres soit Equus caballus (cheval), soit Equus asinus (âne), soit Aquus hemionus (onagre) ; les chars d’assaut relèvent du même ordre, de l’infra-ordre des Ceratomorpha, de la super-famille des Rhinocerotidae, quant aux canons automoteurs, ils sont classés dans les Proboscidea, puis dans la famille des Elephantidae, enfin dans les genres Loxodonta ou Elephas.

Mammalia cetacea, Jean-Yves Jouannais

Mammalia Cetacea Balaenidae © Jean-Yves Jouannais

L’auteur entretient une ambiguïté entre les règnes, ce qui le condamne d’un point de vue scientifique. Mais l’on peut aussi prêter attention à ce que ce système produit poétiquement. L’auteur n’utilise jamais le terme de camouflage, mais de robe. À propos d’une version d’un bombardier italien, il invite à admirer la « belle robe de ce représentant de l’espèce. » (Cf. Capronis ethiopiensis/Caproni 101-103, A / 4 / p. 60) Il arrive que cette ambiguïté s’efface pour laisser place, au détour d’une phrase, à d’étonnants amalgames où les machines sont clairement assimilées à des mammifères ou à des roses. Ainsi, à propos du chasseur russe Polikarpov I-16 : « Cette espèce se rapproche au plus près, dans le règne animal, du martin-chasseur. On notera que la sous-famille des Haloyoninae a temporairement constitué la famille des Dacalonidae avant d’être réintégrée dans la famille des Alcedinidae. Ce petit animal monoplan aux lignes trapues et aux mœurs brutales fit son premier vol le 31 décembre 1933. » (Cf. Polikarpovus stalinus/Polikarpov I-16, A / 2 / p. 25) Ou ceci, au sujet de l’avion français Dewoitine D. 520 : « Dewoitinus fulvus observé et étudié durant trois saisons à partir de l’hiver 1939 aux abords du terrain de Buc. Vit en très bonne intelligence avec la plupart des autres espèces de chasseurs et de bombardiers. » (Cf. Dewoitinus gallicus/Dewoitine D. 500-520, A / 2 / p. 3) La folie ne se dévoile qu’épisodiquement, lorsque l’auteur croit pouvoir identifier parmi ses avions, chars ou automitrailleuses, des spécimens mâles ou femelles. Jean Jouannais a fini par oublier leur origine industrielle pour rêver plus librement le mode de reproduction de ces oiseaux et mammifères métalliques. Si l’on choisit d’oublier que les prolégomènes de cette entreprise sont intégralement fautives, on relève finalement peu d’erreurs dans l’ensemble de ses notations. Pas davantage, en tout cas, que chez Buffon qui prétendit, par exemple, que les martinets sont « eux aussi de véritables hirondelles, et à bien des égards, plus hirondelles que les hirondelles elles-mêmes. » Et puis ces erreurs même, dans le cas de Jean Jouannais, séquelles de son amateurisme, signatures du fou littéraire qu’il fut, offrent à sa tentative, sinon ses lettres de noblesse, du moins un séduisant cachet de singularité. Voltaire s’était disputé avec Buffon au sujet des fossiles, jusqu’à ce que le premier accepte de faire amende honorable et d’abandonner sa thèse car il ne désirait pas « rester brouillé avec Monsieur de Buffon pour des coquilles ». Aussi, pourquoi se disputerait-on avec Jean Jouannais sur la question du sexe d’un bombardier ?

2/
Dans les années 1940, la population des tigres de Sibérie ou tigres de l’Amour (Panthera tigris altaica) était tombée à une vingtaine d’individus. Étrangement, la Seconde Guerre mondiale entraîna un relâchement de la pression humaine sur cette espèce et le nombre d’individus augmenta bien avant l’interdiction de la chasse en 1947. Mais dès 1942, dans la région de Leningrad, mais surtout durant l’été 1943, à Koursk, Hitler avait pris l’initiative de réintroduire une nouvelle espèce de tigre. À partir du 5 juillet, plus de cent cinquante spécimens de l’espèce Panthera tigris germanica furent lâchés dans les immenses plaines entre Orel au nord, et Belgorod au sud. La bataille de Koursk, la plus grande bataille de chars de l’histoire, s’acheva sur une défaite des armées allemandes. Aucun de ses Tigres ne survécut. Aussi l’espèce ne se reproduisit-elle pas dans ce nouvel écosystème.

Ceratotherium Stalinum, Jean-Yves Jouannais

Ceratotherium Stalinum © Jean-Yves Jouannais

Krakens et sirènes

Lors de la Guerre du Golfe, les forces irakiennes ont déversé 1,7 million de m3 de pétrole des réservoirs de stockage et des supertankers dans le golfe arabo-persique, l’équivalent de 11 millions de barils. Le 5 décembre 1990, la frégate Jean de Vienne appareillait pour rejoindre Dubaï et sillonner ces mers d’hydrocarbures. Dans cette première guerre du Golfe, il sera le seul bâtiment de la Marine nationale engagé dans les forces de surface sous commandement et contrôle opérationnels des Américains. Après deux mois sans escale, le Jean de Vienne sera relevé par le Latouche Tréville au début du mois de mars 1991. En quittant de nuit le golfe d’Oman, au large de Mascate que Pline l’Ancien appelait Amithoscuta, l’eau était profonde sous le navire, riche en animaux fabuleux : écrevisses à épines (Orconectes limosus), poissons de verre (Kryptopterus bicirrhis), et le long des tombants profonds des côtes, tapi, guettait le monstre kraken. Dans la première édition de son Systema Naturae (1735), Carl von Linné inclut, dans une classification taxonomique des organismes vivants, le kraken comme un céphalopode avec le nom scientifique de Microcosmus. Très loin, très visibles, brûlaient des centaines de puits de pétrole koweïtiens. Neuf mois seront nécessaires pour les éteindre. Quand, dans sa course rapide, le vaisseau ne fut plus éloigné du rivage que de la portée de la voix et qu’il ne put échapper aux regards des sirènes, ces nymphes firent entendre un chant mélodieux : « Venez, venez héros fameux, vous la gloire de la Coalition, arrêtez ici votre navire et prêtez l’oreille à nos accents. Jamais aucun mortel n’a paru devant ce rivage sans avoir écouté les harmonieux concerts qui s’échappent de nos lèvres. Toujours celui qui a quitté notre plage s’en retourne charmé dans sa patrie et riche de nouvelles connaissances. Nous savons tout ce que, dans les vastes déserts, vous avez souffert par la volonté des dieux. Nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre féconde. » Tel était le chant des sirènes que le cœur des hommes prit plaisir à entendre. Mais la nuit était profonde, sans nuances. Or, les hommes voulurent voir les créatures qui chantaient si plaisamment autour du bateau. Trois projecteurs furent allumés à tribord. C’étaient des dugong (Dugong dugon), ces mammifères marins herbivores au corps fuselé, qui constituent, avec les lamantins, l’ordre des siréniens (Sirenia selon le classement de Linné). Trois adultes, deux bébés. Ils ne chantaient pas, ils s’étouffaient. Ils crachaient du pétrole qui retombait en bruine sur leur peau laiteuse. Ils en étaient gorgés. Empoisonnés, ils tentaient de fuir ces eaux démoniaques. Leur mélopée était celle de leur agonie.

En couverture : Nancy, la jolie springbok ou gazelle de Thomson, mascotte du 4e régiment sud-africain d’infanterie qui servit en France durant la Première Guerre mondiale (image d’archive).

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