L’Encyclopédie des guerres – Climatologie

Chronique par Jean-Yves Jouannais

Sommaire de l’édition

Une fois par mois, à partir de septembre 2020, Switch (on Paper) publie un extrait de l’Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais. Ce qui devait être au départ un chantier de littérature orale prend peu à peu la forme d’un livre. L’ouvrage étant annoncé pour 2030. En attendant, voici en exclusivité la troisième de ces douze chroniques livrées par ordre alphabétique, telles des entrées d’un immense atlas des guerres. Aujourd’hui, Climatologie.

Berlin Kurfürstendamm, 1943 Wolf Strache, femme avec masque à gaz avec une poussette durant un bombardement

Berlin Kurfürstendamm, 1943 Photo © Wolf Strache

Il y a aussi quelques ouvrages moins connus, qui n’ont pas eu de succès auprès des nombreux, et qui ne pouvaient guère en avoir, et qui expriment l’attitude devant la guerre d’une certaine intelligentsia libérale française. Je pense à La Campagne avec Thucydide, d’Albert Thibaudet, aux textes « guerriers » d’Alain, à notre Guerrier appliqué. En poussant un peu, je dirais que leur tendance commune est d’essayer de traiter de la guerre comme d’un événement météorologique. Elle est, comme la tempête.

Robert Kanters, Préface au Guerrier appliqué, de Jean Paulhan, Éditions Rencontre, Lausanne, 1962, p. 10

Le cyclone de Bhola

Le 8 novembre 1970, un cyclone tropical naît dans le golfe du Bengale. Il atteint le delta du Gange dans la nuit du 12 au 13 avec la force d’un cyclone de catégorie 3. Les vents, dépassant les 200 km/h, combinés à une onde de tempête exceptionnellement forte, de cinq à six mètres, touchent aux premières heures du matin la côte de cette région très peuplée et en grande partie située au niveau de la mer. Le cyclone de Bhola fut l’une des catastrophes naturelles les plus importantes des temps modernes. Il s’abattit sur le Bangladesh, alors Pakistan oriental, et l’État du Bengale-Occidental, en Inde. On a estimé le nombre de victimes à 500 000 et 100 000 personnes disparues. Les zones les plus touchées furent les îles du delta du Gange, au sud de Dhâkâ. L’île de Bhola paya un lourd tribut, avec plus de 100 000 victimes et les upazilas de Charfasson et Tazumuddin furent dévastées, perdant jusqu’à 46 % de leur population. La ville de Chittagong fut également touchée. Le gouvernement pakistanais fut sévèrement critiqué pour la mauvaise gestion de cette crise Le parti de la ligue Awami en tira partie et gagna les élections au Pakistan oriental ; ce qui aggrava les tensions avec le gouvernement central. Tout ceci mena à la Guerre de libération du Bangladesh et à la création du Bangladesh en 1971. Aussi dit-on de cette guerre qu’elle fut et demeure la seule à avoir eu pour cause un phénomène météorologique.

« Regarde, Hawkey ! »

Tirs de DCA dans le ciel, Seconde Guerre mondiale

Bombardier Avro Lancaster dans le ciel de Hambourg, janvier 1943

Une toile de William Turner, Tempête de neige. Hannibal et son armée franchissant les Alpes (1812), n’en est venu à traiter d’un sujet guerrier que par inspiration seconde. Ce qui possède le peintre, lorsqu’il fait la première esquisse de cette œuvre, c’est l’ambition de rendre la puissance des forces naturelles, de restituer la tempête sur les paysages du Pays de Galles. Hannibal franchissant les Alpes ne serait qu’un sous-titre apparu a posteriori. Le fils de Walter Fawkes, qui fut le protecteur de Turner, confirme cette intuition. Il se souvient d’un séjour de Turner chez eux en 1810, et en particulier d’une scène d’orage qui les avait fascinés tous deux. Les éclairs crépitaient sur les collines du Yorkshire. La nature était en furie. Turner, absorbé par le spectacle, faisait des croquis au dos d’une lettre. Au plus fort de la tourmente, il s’écria : « Regarde, Hawkey ; dans deux ans, tu reverras ceci sous le titre : Hannibal et son armée franchissant les Alpes. » La guerre, au travers de cette anecdote, tend à apparaître comme un élément d’une histoire naturelle, un motif lisible au sein des seules sciences de la terre. Ou plus exactement, un ensemble de phénomènes que par tradition l’on rattache à l’histoire culturelle et qui, tout au contraire, ne prendrait sens qu’au prisme de disciplines telles que la climatologie, la géologie, l’entomologie, la physique des turbulences naturelles, la cosmographie.

La tempête de feu

Le raid sur Hambourg, dans la nuit du 27 au 28 juillet 1943, fut de loin le plus meurtrier. Il fut en effet planifié de sorte à maximiser les victimes et les dégâts matériels. La chaleur extrême dégagée par les incendies dans les quartiers périphériques créa un phénomène appelé Tempête de feu. Un souffle puissant mélangeant air et gaz inflammables dégagés par la combustion propagea l’incendie sur 21 km2 de la ville. Cette extraordinaire aspiration provoqua des mouvements d’air d’une importance bien supérieure à celle des vents normaux. La tornade de feu atteignit une vitesse de 240 km/h, consommant l’essentiel de l’oxygène de l’air. En météorologie, les différences de température varient de 20 à 30 degrés. Dans cet incendie, elles furent de l’ordre de 1000 degrés. Ce fut un immense succès. Non pas tant la mort des hommes, la destruction des habitations, mais la création d’une tempête de feu. C’était là toute l’ambition de Sir Arthur Travers Harris, dit « Bomber Harris », en charge du Bomber Command, d’être capable de créer de toutes pièces un phénomène météorologique.

Dissolution de l’armée

Portrait peint à l'huile du maréchal en chef de l'Air Sir Arthur Harris peint par William Little, 1946

William Little, portrait de Sir Arthur Travers Harris, ca 1943, huile sur toile, Musée de la Royal Air Force, Hendon

Henri de Campion, lieutenant au régiment de Normandie, rapporte dans ses Mémoires un épisode des guerres de trente ans. Pour sa campagne de 1639, le prince de Condé pénétra dans le comté de Roussillon avec une armée de quatorze mille hommes de pied et deux mille cinq cents chevaux. Prise et sac de Rivesaltes, de Salces, de Canet, d’Estagel… Les Espagnols perdaient partout. Un soir, l’armée française bivouaquait dans les montagnes au-dessus de Leucate lorsqu’à une heure du matin il se mit à pleuvoir avec une violence dont personne n’avait été témoin dans ces régions. Des vents atroces et des éclairs menaçants incommodaient les hommes davantage que la pluie elle-même. C’est que l’armée se trouvait sur des roches nues, sans couvert alentour. Tous étaient exposés comme des animaux pris au piège. Aucun manteau, aucune tente, ils étaient partis confiants. La violence de ces intempéries faisait espérer qu’elles ne dureraient pas. Mais la pluie augmentait toujours. Des feux crépitaient en haut des piques des soldats. Tous attendirent le jour avec impatience, mais sa venue ne les consola point, car la pluie augmentant toujours, il ne se trouvait plus à l’aube ni un mousquet en état de tirer, ni un homme qui ne fût transi de froid. Ils pouvaient voir, de la solitude où ils se trouvaient, les ennemis à l’abri dans leur camp, confortablement protégés et chauffés, les escadrons sous le couvert de toits et les hommes détachés qui étaient de garde. Le mauvais temps s’aggravant encore, le sieur de Lecques proposa de faire donner tout le monde l’épée à la main ; mais le moral des hommes avait tant fondu dans ce cataclysme qu’ils auraient eu trop de désavantage dans ce combat. La matinée se passa sans accalmie. La noblesse et les milices, éperdues, hébétées, commencèrent à se retirer par les montagnes dans les villages les plus proches, abandonnant leurs piques, leurs mousquets, jusqu’aux étendards.

Cavaliers, soldats, officiers des troupes n’en pouvant plus, leur emboîtèrent le pas. Ce qui engagea le prince de Condé à se retirer aussi avec son canon. Le maréchal de Schomberg resta seul pour couvrir la retraite. Le mauvais temps dura jusqu’au lendemain matin, et l’armée se trouva alors tellement dispersée que l’on ne put en rassembler que des bribes. Tous les miliciens et la plupart des gentilshommes s’étaient retirés chacun chez soi, et un grand nombre de soldats des troupes, véritablement égarés, ne furent pas retrouvés. Nul n’avait jusqu’alors, dans aucun récit, dans aucun texte, eu vent d’une armée débandée si lamentablement par la pluie. Henri de Campion écrit : « Après ce fâcheux accident, le prince de Condé nous envoya dans des quartiers, pendant qu’il alla à Narbonne essayer de rassembler les débris des troupes du pays. Il fut près d’un mois à employer tous ses soins et son crédit pour se remettre en état d’aller aux ennemis, car la perte d’une bataille ne nous eût pas tant coûté que cette pluie. »

« Nous pourrions être une vapeur »

Arbre calciné sur le front de guerre

Faux arbre abritant un poste d’observation en Allemagne durant la Première Guerre Mondiale

En 1916, Thomas Edward Lawrence est envoyé au Hedjaz pour soutenir le mouvement de révolte des Arabes contre l’occupation turque. En accord avec Fayçal, il propose une stratégie du faible au fort, fondée sur le harcèlement. Il écrit dans Les Sept piliers de la sagesse : « Supposons que nous soyons (comme nous pourrions l’être) une influence, une idée, une chose intangible, invulnérable, sans avant ou arrière, dérivant comme un gaz ? Les armées étaient comme des plantes, immobiles, aux racines fermes, la tête nourrie par de longues tiges. Nous pourrions être une vapeur, soufflant où il nous plaisait. » Par ailleurs, dans l’article « Guérilla » qu’il signe dans l’Encyclopædia Britannica (volume X, 1926), se moquant des théories algébriques de la guerre post-napoléonienne, conspuant Foch et ce que le Français avait cru comprendre de l’affrontement « absolu » selon Clausewitz, Lawrence reprendra cette définition d’un engagement doué des caractères d’une vapeur. De même qu’un matériau, conventionnellement connu sous sa forme solide, peut ne pas être identifié dans son état liquide ou gazeux, une force armée, subissant des pressions, des influences climatiques ou idéologiques, peut prendre une apparence contraire à sa tradition. L’« armée vapeur » de Lawrence ressemble au désert qui en favorise l’éclosion. Elle mime, dans l’éparpillement que son peu de force l’oblige à observer, l’étendue du territoire qui l’abrite, et par là même son inaliénable puissance. Elle existe en tous points dans une faiblesse inavouable. Mais, invisible à force de fragilité, elle souffle plutôt qu’elle n’assaille. Elle ne frappe pas, mais use la patience de son adversaire. Elle l’entraîne à la folie comme les vents savent le faire. C’est de la même manière que, durant la retraite de Russie, les partisans s’étaient mis, non pas à frapper, mais à souffler sur les troupes débandées de Napoléon. Tolstoï décrit le phénomène dans Guerre et paix : « Les partisans détruisaient la Grande Armée par fractions. Ils balayaient les feuilles mortes qui se détachaient d’elles-mêmes de l’arbre desséché, l’armée française. » Les partisans russes, comme les Arabes sous le conseil de Lawrence, se constituèrent en vapeur, s’émancipèrent en courants d’air, accélérant la chute de leurs adversaires par le tournoiement plutôt que par l’affrontement. Dans le décor de la guerre, les unités combattantes en situation de guérilla, d’entités stratégiques deviennent météorologiques, évoluant en dépression atmosphérique.

Couverture : William Turner, Tempête de neige : Hannibal et son armée traversant les Alpes, 1812, huile sur toile, Tate Britain

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