Kurde, artiste et vétéran

Chronique par Zoé Cosson

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Pour la première fois en 2019, à la Biennale de Venise, le pavillon irakien qui réunissait jusqu’alors différentes pratiques et générations d’artistes, a choisi pour unique représentant l’artiste kurde Serwan Baran. L’exposition Fatherland proposait ainsi deux œuvres viscérales, hantées par les guerres qui ravagent l’Irak depuis 47 ans. L’artiste, à la manière d’un Otto Dix contemporain, et loin de l’imagerie de guerre diffusée par les médias, illustre ces désastres selon son propre point de vue, c’est-à-dire en tant qu’ancien soldat.

Au bout d’un couloir recouvert de tissu militaire, le visiteur découvre The Last General, une sculpture à échelle 1 violemment modelée dans une terre grise. Il s’agit de la représentation du cadavre à moitié décomposé d’un général – les décorations sont encore visibles – allongé dans une barque qui semble faire office de sarcophage. Dans la deuxième salle de l’exposition, une peinture immense intitulée The Last Meal occupe entièrement le mur du fond. Elle représente en vue plongeante les corps sans vie de soldats, entassés et enroulés en position fœtale. Bombardés alors qu’ils partageaient leur dernier repas – symbole fort de co-existence – leurs visages tordus sont restés figés dans leur dernier mouvement : une bouchée ou un cri d’horreur. Sur cette toile, l’artiste a collé des bouts d’assiettes en plastique et suspendu des morceaux d’uniforme, vestiges qu’il a récupérés auprès de famille de soldats irakiens disparus.

Ces œuvres noires marquent d’autant plus qu’elles témoignent de l’expérience de Serwan Baran. Dans une interview récente, il explique la nécessité de secouer le visiteur : « L’Irak est en guerre depuis 47 ans et j’en ai 50. Je veux que les visiteurs se sentent choqués en entrant dans l’exposition et comprennent ce que signifie vivre une vie de conflit sans fin. »

Deux ans après sa naissance à Bagdad en 1968, un premier conflit armé éclate entre l’armée irakienne et la première rébellion kurde pour l’autonomie. S’en suit la guerre du Kippour (1973), puis la guerre Iran-Irak (1980-1988) pendant laquelle l’artiste, enrôlé de force, devient soldat. Huit ans plus tard, il subit la première guerre du Golfe en tant qu’artiste de guerre au service de la propagande officielle du dictateur Saddam Hussein. Sa tâche consiste alors à dépeindre les victoires remportées sur le front et à magnifier leurs héros (portraits élogieux de généraux ainsi que de Saddam Hussein). Le chaos irakien ne s’arrête pas là puisqu’il se prolonge avec l’invasion américaine en 2003, puis les violences sectaires jusqu’au récent conflit avec l’Etat Islamique.

Dévasté par les images de ce ravage sans fin, il devra attendre 2005, date de son départ pour Beyrouth où il travaille actuellement, pour que sa pratique se transforme en catharsis.

À la différence des peintures traditionnelles de guerre et d’histoire qui dépeignent victoires et prouesses militaires, les soldats et les généraux de Serwan Baran sont faibles : victimes aux visages déformés, corps en détresse ou mutilés. Le général, librement inspiré de la légende du conquérant Ibn Ziyad qui aurait fait brûler ses navires afin d’empêcher tout retour en arrière et galvaniser ses troupes, semble s’être enfui dans une embarcation précaire avant de mourir noyé, tandis que les soldats de The Last Meal, mis à distance par la perspective du tableau apparaissent tout aussi vulnérables.

Les deux œuvres n’en sont pas moins spectaculaires, au contraire. Elles répondent par leur brutalité aux guerres contemporaines dans lesquelles le spectacle est devenu une arme, un outil tactique. L’invasion de l’Irak en 2003 par les troupes américaines et celles de la Coalition reposait en effet sur le déploiement démonstratif de forces spectaculaires afin d’intimider l’adversaire mais aussi l’opinion internationale. Alors que les médias arabes et musulmans se concentraient sur les destructions et les souffrances causées par cette armada militaire, les télévisions américaines se sont appliquées à mettre en scène la technologie avant-gardiste de ce même attirail. Une étude menée par l’organisme indépendant de recherche sur la presse Project for Excellence in Journalism démontrait que sur les 40 premières heures de couverture de la guerre par les chaînes américaines ABC, CBS, NBC, CNN et Fox, la moitié des reportages illustraient des actions de combat mais aucun ne montraient d’images de blessés ou de cadavres.

Les médias ne donnent pas à observer la guerre, seulement une vision fragmentaire de celle-ci selon la perspective qu’ils adoptent, et c’est sans doute contre cette construction erronée de la réalité et cette oblitération des corps que Serwan Baran se bat.

Sa démarche se situe ainsi aux antipodes des propagandes militaires patriotiques – aussi bien irakiennes qu’américaines – dans lesquelles le mot patrie sert au discours démagogique. Fatherland cristallise cette position, dans le choix ironique du titre qui critique des campagnes patriotiques autant que dans sa manière de dénoncer et condamner la barbarie, dans la lignée de peintres comme Francisco de Goya (Les désastres de la guerre, 1810-1820), Théodore Géricault ou encore Otto Dix (Der Krieg, 1924).

Couverture : Serwan Baran, Le dernier general, vue d’installation au pavillon irakien, Biennale de Venise 2019.
Photo Boris Kirpotin, www.kirpotin.gr © Serwan Baran / Ruya Foundation

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