Orientalisme instrumentalisé par Zoé Cosson afd1

Orientalisme instrumentalisé

Allemagne| Vues: 252

Pour son affiche de campagne aux dernières élections européennes, le parti d’extrême-droite allemand l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a détourné un tableau orientaliste du xixe siècle, « Le marché aux esclaves ». L’œuvre représente l’achat d’une esclave blanche nue par trois hommes arabes coiffés de turbans. Entourant la jeune femme réduite à un objet érotique, ils l’examinent comme un objet de convoitise.

 

Considéré comme le maître des peintres orientalistes, Gérôme recrée dans ce tableau l’Orient attendu par ses contemporains, un orientalisme conforme à l’imaginaire occidental du xixe siècle : une image fantasmée empreinte d’exotisme et de romantisme, où se mêle sensualité et violence. À ce tableau déjà tendancieux, l’AfD a accolé caractères en gras un slogan polémique : « Les Européens votent pour l’AfD » et « pour que l’Europe ne devienne pas « Eurabe ». Pour le parti résolument nationaliste et europhobe, le message est clair. Cette image détournée représente l’archétype de l’homme oriental violent et barbare qui menace la liberté et l’intégrité de femme occidentale, blanche, pure et innocente.

Une vague d’indignation a très vite grandi sur les réseaux sociaux. Le Clark Art Institute, propriétaire de l’œuvre et situé à Williamstown dans le Massachusetts (USA), s’est offusqué de l’assujettissement de ce tableau et condamne fermement son utilisation à des fins politiques. Toutefois, comme le regrette le directeur de l’institut, Olivier Meslay, l’image du tableau appartient au domaine public : « Il n’y a pas de droit d’auteur ou d’autorisation nous permettant d’exercer un contrôle sur la façon dont il est utilisé, autrement qu’en appelant l’AfD à faire preuve de correction ».

L’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), le parti de la chancelière allemande Angela Merkel, a lui aussi blâmé le racisme flagrant de cette affiche, en affirmant sur Twitter : « Non, les vrais Européens n’élisent pas des racistes. Les vrais Européens ne défendent pas l’Europe avec la peur et la haine ».

Si la presse et les internautes semblent faire corps contre cette xénophobie assumée, l’AfD n’en est pas à son premier coup de publicité par le biais de la controverse. En 2017, lors de la campagne des législatives, il avait utilisé l’image séductrice de femmes dénudées pour une autre affiche, en y accolant le message suivant : « La burqa ? Nous préférons le bikini. »

La vulgarité et la manipulation des images dans cette campagne d’affichage en rappelle une autre : celle du sulfureux maire de la ville de Béziers en France , Robert Ménard, qui avait défrayé la chronique avec ses affiches municipales provocantes. L’une d’elle ventait le « nouvel ami de la police municipale » avec l’image grand format d’un pistolet (2015). Une autre mettait en scène l’Islam comme religion conquérante, voire invasive, par la photographie d’une foule de migrants sur laquelle était superposée le slogan « L’Etat nous les impose / Ca y est, ils arrivent ! » (2016).

Presque partout en Europe (à l’exception du Luxembourg et de l’Irlande), les conflits internationaux, les attentats et l’arrivée de milliers de migrants dans différents pays ont accentué un sentiment anti-migration que les groupes d’extrême droite attisent et instrumentalisent à souhait. Certaines personnalités politiques extrémistes n’hésitent d’ailleurs pas à s’exprimer de manière ouvertement raciste, à l’image de Tomio Okamura (président du mouvement Liberté et démocratie directe en République Tchèque) ou encore Geert Wilders, leader du Parti pour la liberté (PVV) hollandais.

 

Couverture : Affiche de campagne, 2019, Allemagne. © DR

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