Des images absentes

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Dans le désert cinématographique afghan, l’infatigable réalisateur Salim Shaheen tourne depuis trente ans devant ou derrière la caméra, comme possédé par le désir de filmer au plus vite et dans la plus grande quantité possible. Il compte à ce jour quelque 111 films à son actif. La figure emblématique de cet acharné du cinéma devient le prétexte du documentaire de Sonia Kronlund Nothingwood sorti en 2017, qui dresse le portrait d’un pays assoiffé d’images.

Le premier voyage de la documentariste en Afghanistan remonte à 2000 alors qu’il était encore interdit de filmer des êtres vivants, cette censure ne laissant à la télévision que des images de rivières qui coulent et de montagnes impassibles. Sur place, elle découvre un chaos issu de la guerre civile, une absence totale de moyen de production, une censure omniprésente et la réalité des images absentes. Pourtant, des jeunes talibans en patrouille à Kaboul insistent pour que Sonia Kronlund les prenne en photo, posant tout sourire devant leur 4×4 avec leur Kalachnikov contre la poitrine. Comme elle le constate elle-même, « leur besoin d’images était plus fort que l’interdiction qu’ils avaient eux-mêmes promulguée et qu’ils étaient chargés de faire respecter ».

Treize ans plus tard, Sonia Kronlund effectue les premiers repérages pour Nothingwood. Le titre du film fait référence au nom que Salim Shaheen donne lui-même à l’unique société de production afghane dotée de moyens rudimentaires : « Ici, ce n’est pas Hollywood, ce n’est pas Bollywood, c’est Nothingwood ». Le documentaire permet d’assister à des scènes de tournage éclairées par un vague projecteur bricolé, un perchiste adolescent qui se promène avec un petit micro brinquebalant au bout d’un fil, une équipe dont on distingue mal la différence avec les figurants attitrés et les passants attroupés.

Capté par la caméra incroyablement proche et mobile de Lubomir Bakchev (directeur de la photographie du cinéaste français Abdellatif Kechiche), Nothingwood restitue l’énergie contagieuse des tournages réalisés dans le pays, mais aussi, par des hors-champ surprenants, bouscule les stéréotypes véhiculés sur l’Afghanistan : des talibans cinéphiles, des gens qui rient, des policiers qui jouent la comédie et des femmes sans voile qui risquent leur vie pour chanter sur le toit des maisons.

Complété par des bandes-annonces, des archives de la télévision afghane, des images de making-of tournées par les fils du réalisateur lui-même ou par des amateurs présents sur ses tournages, le documentaire multiplie les points de vue sur ce personnage fantasmagorique sans toutefois tomber dans une fascination aveugle. Car si Salim Shaheen raconte sa vie comme un scénario hollywoodien bien rodé, le film, lui, parle plutôt de la complexité de l’homme, son ambiguïté et ses failles. Notamment lorsque l’on découvre, exposées dans la cour de son bureau, des photographies où il se tient, ravi, la main posée sur l’épaule de l’effroyable Gulbuddin Hekmatyar, pachtoune et chef historique du Hzb-e Islami, connu comme l’un des groupes fondamentalistes islamiques les plus fanatiques du monde. Ou flirtant avec l’ancien président de la république assassiné dans un attentat suicide, ou encore au côté de bien d’autres figures controversées.

En somme, Nothingwood s’avère bien plus un film sur l’absence d’images et leur besoin urgent pour le peuple afghan, que sur le cinéma burlesque de Salim Shaheen, maître incontestable de la série Z. En Afghanistan, la croyance dans le pouvoir des images est considérée avec beaucoup de sérieux, aussi bien du côté des censeurs que des défenseurs de l’image, comme le prouve l’obstination du réalisateur et de ses comédiens bénévoles, prêts à payer de leur vie pour représenter toute une vision de leur société. Mourir ou filmer ? Le réalisateur et les nombreux participants de ses films ont choisi.

 

Couverture : Nothingwood, Sonia Kronlund, 2017. Tournage.

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