Woven/Unwoven #3 de Sara Ouhaddou, la stratégie de l’entremêlement

Chronique par Caroline Bach

Sommaire

Artiste photographe engagée, notamment proche des luttes ouvrières, et chercheuse, Caroline Bach dresse pour Switch (on Paper) le portrait d’une série d’œuvres d’autres artistes qui ont marqué son regard ces dernières années. Toutes ont en commun de se plonger dans les espaces ou dans les formes du monde du travail, de l’entreprise ou du secteur public, avec une actualité souvent implacable. Pour cette troisième chronique : Woven/Unwoven #3 de Sara Ouhaddou, ou comment concevoir une pratique artistique comme une transmission.

Woven-Unwoven, Sara Ouhaddou

Sara Ouhaddou, détail de la série Woven/Unwoven © Sara Ouhaddou

Une longue bande noire, qui se révèle être du caoutchouc, est brodée de fil rouge. Ainsi, la beauté de l’œuvre nait du contraste entre la rugosité de la matière noire et la finesse du tissage rouge. Les fils, qui composent les motifs tissés et devraient se trouver dissimulés à l’envers du tissu, sont apparents. Sur un même plan se trouvent de ce fait associés le résultat du tissage, soit la partie destinée à être visible du tissu, et le cheminement du travail, sa face cachée, ce qui permet à un nouveau motif émerger, délicat, presque fragile. Sur les autres œuvres de la série « Woven/Unwoven », le même procédé est appliqué et les dessins produits évoquent des sortes de constellations. L’artiste a fait broder des motifs simples, issus du répertoire classique et du savoir-faire d’artisans marocains vers lesquels elle s’est tournée pour réaliser ce travail de broderie. Une démarche qui caractérise la pratique artistique de Sara Ouhaddou où se déploie une stratégie de l’entremêlement, des matériaux comme des savoir-faire.

Le projet « Woven/Unwoven » s’est développé de 2013 à 2018. Pour le mener à bien, l’artiste a parcouru les marchés et arpenté la route de Targa, au Maroc, afin de récupérer les bandes de caoutchouc, qui ont ensuite été nettoyées et polies, avant d’être brodées par des artisans de la région de Tétouan, dans le nord du pays. Ainsi se trouvent intimement associés deux matériaux presqu’antagonistes : le caoutchouc, épais, façonné par la machine, recyclé, et le fil rouge de coton qui sert à la broderie. La broderie du caoutchouc a nécessité la fabrication d’aiguilles spécifiques, fournies par l’artiste et utilisées par les tisserands marocains que la commande proposée par l’artiste a conduits à modifier leur technique.

Cette stratégie de l’entremêlement est à l’œuvre dans un autre projet mené par Sara Ouhaddou, intitulé WE ARE MAD’IN MEDIN. Plus que le titre d’une pièce, MADINMEDIN est une véritable marque qui rassemble les participant·e·s au projet artistique et dont la vocation est de signer des collaborations entre art et artisanat. À partir d’ateliers nomades, l’artiste travaille avec des artisans marocains dont le savoir-faire et le mode de vie, souvent ancestraux, sont menacés de disparition par la fabrication industrielle qui produit à faible coût et se trouve délocalisée par la mondialisation. Il ne s’agit pas ici de chercher à sauver ces savoir-faire pour eux-mêmes mais de les adapter, de les faire évoluer par une collaboration patiente, qui peut prendre des mois, voire des années, l’artiste comme les artisans acceptant de se laisser transformer par cet échange.

Sara Ouhaddou, Marseille

Sara Ouhaddou, vue d’atelier, juillet 2019, Résidences Méditerranée à la Friche la Belle de Mai, © Fræme

Le geste du don

Cette conscience de l’importance du travail en commun est à trouver dans les origines familiales de l’artiste dont les tantes marocaines maîtrisent de nombreux savoir-faire traditionnels, comme le tissage, la couture ou la broderie. La stratégie d’intrication adoptée par Sara Ouhaddou conduit à une alliance entre l’artiste et le champ de l’art dans lequel elle évolue, et l’artisanat, valorisant ces métiers et leur rôle dans l’économie du tourisme au Maroc. Les petits objets que Sara Ouhaddou produit avec les artisans sont ainsi vendus et la recette leur revient intégralement. La pratique de l’artiste résonne avec la triple obligation portée par le don selon telle que la définit l’anthropologue Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1924) : donner, recevoir, rendre, laquelle a pour fonction d’agir sur la collectivité. Le geste du don crée une alliance dans laquelle chacun se reconnaît. Sara Ouhaddou reconnaît l’importance des savoir-faire ancestraux observés au Maroc et transmis entre autres par ses tantes ; les artisans, en retour, la reçoivent en tant qu’artiste et collaborent avec elle ; l’artiste leur restitue la valeur de cette transmission en faisant voyager ces objets fabriqués en commun, en les exposant et en commercialisant les petits objets. L’exposition de Sara Ouhaddou lors de Manifesta 13 Marseille s’intitulait tout naturellement Je te rends ce qui m’appartient / Tu me rends ce qui t’appartient [I Give You Back What’s Mine / You Give Me Back What’s Yours]…
Parler de couture est très significatif. C’est une activité qui permet à la fois de fabriquer et de réparer. Réparer, c’est conserver, prendre soin des objets, les faire durer. Une inscription dans le temps renforcée à l’évidence par les notions de tradition, de transmission et d’actualisation mises en lumière dans la série « Woven/Unwoven ».

La charge de l’imaginaire

Sara Ouhaddou, vue d'atelier

Sara Ouhaddou, vue d’atelier, juillet 2019, Résidences Méditerranée à la Friche la Belle de Mai, © Fræme

Au fil de nombreuses résidences, l’artiste Marie-Ange Guilleminot est une artiste qui, collabore elle aussi avec différents métiers de l’artisanat, privilégiant la fabrication locale et entremêlant les savoir-faire, parfois très techniques. En résidence au Japon en 2005, elle a fait réaliser des kimonos qu’elle présente sur des portants en verre fabriqués au CIRVA (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques) à Marseille. À Sèvres, ville de la porcelaine, l’artiste a collaboré avec des céramistes pour élaborer une série de bols destinés à la cérémonie du thé qui constitue comme on le sait un rituel ancestral. La fabrication artisanale, dans laquelle la main et l’outil se complètent, ne fige pas la matière dans un standard industrialisé. Au contraire, elle laisse place aux détails, aux défauts, aux imperfections. Chaque objet ainsi fabriqué est unique ; c’est un modèle original – une sorte de prototype. En 1999, en résidence à Saché, dans le cadre de l’atelier Calder, Marie-Ange Guilleminot a développé un projet à partir de la collection de chaussures du Bata Schoe Museum à Toronto. Après avoir observé les chaussures sous tous les angles, l’artiste a conçu des prototypes de semelles, moulés en résine polyuréthane grise chargée d’aluminium, sur lesquels les visiteurs peuvent se percher en parcourant les installations que l’artiste réalise sous le nom de « salons de transformation ». Les objets présentés sont étranges et font figure de socles presque inconfortables. La chaussure est ici ramenée à sa structure et vidée de son usage. L’artiste aime détourner les objets, auxquels elle donne souvent une dimension polymorphe, comme pour cette autre pièce intitulée Cauris, sorte de collant-sac à dos, qui sert d’accessoires à des performances dans lesquelles le spectateur est convié à participer, en enfilant ce tube en textile.

Les pratiques de Sara Ouhaddou et de Marie-Ange Guilleminot sont néanmoins dissemblables, les objets qu’elles exposent au public jouant pour chacune d’elles un rôle différent : ils ont une fonction politique et dénonciatrice chez Sara Ouhaddou quand ils servent de support aux performances chez Marie-Ange Guilleminot. Mais derrière le recours à la fabrication artisanale se trouve, chez les deux artistes, un attachement à la lenteur dans la réalisation, comme à la rareté de l’objet élaboré sur mesure. À la production en série des objets manufacturés, les deux artistes opposent la jubilation de l’homo faber, manipulant ses outils avec maîtrise. La production artisanale, assumant lenteur et imperfections, se transmettant de génération en génération, charge les objets d’humanité. Cet imaginaire de l’artisanat est essentiel. Il raconte la jubilation que peut ressentir l’homme à fabriquer quelque chose de ses propres mains : pouvoir contempler ce qui, d’abord, a été conçu, puis a pris du temps à être fabriqué, pour être ensuite révélé aux autres. Avec Sara Ouhaddou et Marie-Ange Guilleminot, cet imaginaire est renforcé par cette stratégie de l’entremêlement, par cet échange de l’artiste avec d’autres métiers d’art et ce travail mené en commun.

Couverture : Sara Ouhaddou, vue d’atelier juillet 2019, Résidences Méditerranée à la Friche la Belle de Mai © Fræme

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