Défense Yokohama de Marie Reinert Immersion dans les mécanismes du travail

Essai par Caroline Bach

Sommaire

Artiste photographe engagée, notamment proche des luttes ouvrières, et chercheuse, Caroline Bach dresse pour Switch (on Paper) le portrait d’une série d’œuvres d’autres artistes qui ont marqué son regard ces dernières années. Toutes ont en commun de se plonger dans les formes du monde du travail, de l’argent ou de l’exploitation des terres, avec une actualité souvent implacable. Pour cette troisième chronique : la vidéo Bull&Bear de Marie Reinert et plus globalement son exposition Défense Yokohama en 2015 au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Dans la vidéo Bull&Bear, le spectateur suit une personne, ou plutôt une main tenant une boussole, composée d’un boîtier gris et d’une aiguille bicolore, rouge et blanche, baptisée Captain Subzero en référence à l’aventurier voyageur un peu paumé du roman Les fusils de l’écrivain américain William T. Vollmann. La caméra se déplace en suivant la partie rouge de l’aiguille, qui indique le nord. Un nord non pas magnétique mais assujetti au cours de l’Euro Dollar par un circuit de connexion wifi. Ce dispositif produit des déplacements hasardeux, guidés de l’extérieur. L’artiste (et le spectateur, avec elle) se heurte à un porte-manteau ou à une autre personne, ouvre des portes et pénètre dans des réunions, où elle n’est pas toujours la bienvenue (et le spectateur, non plus). Pour réaliser cette action, Marie Reinert a déambulé dans le bâtiment de la Dutch National Bank à Amsterdam, équipée d’une caméra GoPro fixée au corps. Elle avait obtenu l’autorisation de se déplacer librement dans les locaux de la banque dont le personnel avait été averti de sa présence. Le titre de la vidéo fait référence au jargon des traders – les « bulls » (les taureaux) représentent les investissements à la hausse, tandis que les « bears » (les ours) symbolisent la stagnation ou la chute. L’espace de la banque, qui semble bien organisé et contrôlé, et dans lequel chaque employé a une place bien définie, se trouve perturbé par l’intrusion plutôt chaotique de l’artiste qui vient jeter une sorte de trouble. Pourtant, Marie Reinert est guidée par des données très factuelles, provenant du monde de la finance.

Marie Reinert, Bull & Bear

Marie Reinert, extrait de la vidéo Bull & Bear, durée 17 mn, 2014

À chaque fois, l’étude donne lieu pour l’artiste à de longues semaines d’immersion consacrées à vivre la structure de l’intérieur et en observer les moindres détails, depuis les choses les plus matérielles, le mobilier par exemple, jusqu’aux dimensions les moins palpables, comme à la Dutch National Bank, l’incidence des marchés financiers sur la vie collective. Chacune de ces immersions comporte une part d’action, pour laquelle le corps de l’artiste mais aussi de toutes les personnes sur place, joue un rôle essentiel. En suivant les nombreuses itérations que provoque la boussole, c’est ce corps qui explore et construit l’espace, la caméra n’étant qu’un témoin oculaire.

Bull&Bear était présentée à la fin de l’année 2014 au Frac (Fonds régional d’art contemporain) Provence-Alpes-Côte d’Azur à Marseille dans l’exposition Défense Yokohama, entièrement dédiée à l’œuvre de Marie Reinert. Le titre est emprunté au vocabulaire portuaire et désigne les défenses pneumatiques flottantes utilisées pour atténuer les chocs entre les navires ou avec le quai. Les plus imposantes sont appelées Yokohama. L’image d’un pare-battage Yokohama remplissait ainsi le carton d’invitation, évoquant l’univers maritime et sa puissance.

Marie Reinert, Globus

Marie Reinert, Globus, 12 blocs (mélange graphite 7B), diamètre 45 cm, caisse de transport bois, 2014 © Jeanchristophe Lett

Observer le monde au travers de l’entreprise

L’exposition a été coproduite par les Mécènes du Sud, collectif d’entreprises d’Aix-Marseille, créé en 2003 et dont l’un des objectifs est de participer à la vie du territoire en créant un dialogue entre les entreprises et les opérateurs culturels. Mécènes du sud a contribué financièrement à la production, tout en permettant à l’artiste de s’immerger dans différentes entreprises : chez Marfret, mais aussi chez Fluxel, opérateur des ports pétroliers de Fos-Lavéra.
Marfret va lui apporter une aide logistique et lui permettre d’effectuer plusieurs traversées sur un roulier, comme observatrice infiltrée dans un univers habituellement clos, fermé au regard extérieur, protégé de l’étranger. Mais cela va au-delà. En infiltrant les systèmes qui construisent l’univers entrepreneurial, en étant à la fois à l’intérieur et à l’extérieur (par son activité d’artiste, d’extériorisation), Marie Reinert regarde aussi le monde au travers de ces structures.

Marie Reinert, vidéo Roll On Roll Off 2

Marie Reinert, extrait de la vidéo Roll On, Roll Off, durée 24 mn, 2011

Dans l’exposition, cette relation au monde de l’entreprise et au monde tout court se construit à partir de différentes entrées. Il y a d’abord la production, en particulier dans sa dimension collective. L’installation sonore Défense s’est construite par exemple à partir d’une plaidoirie réalisée en collaboration avec deux avocats, Amaury Dumas-Marze et Nicolas Keramidas, résultant « d’un long processus de rencontre avec plusieurs entreprises autour de la valeur de leur production. », comme cela était indiqué sur le document d’accompagnement de l’exposition. Cette série de réflexions a servi de matière première pour l’élaboration du texte. De nombreux « Outils » ont été par ailleurs conçus à plusieurs, comme la Masse graphite, avec Faber Castell, Atex 2 ou la Valise/vidéoprojecteur dans l’un des ateliers de Fluxel. « On peut suggérer la présence du corps derrière la caméra par des outils adaptés à celui-ci. Je fabrique des objets pour mes traversées en reproduisant une déclinaison de ma mesure et en détournant l’unité universelle. Tout ce que je crée doit avoir un sens utilitaire. », nous dit l’artiste. Les outils exposés étaient regroupés sous différentes appellations : « Outils d’écriture », « Outils de mesure » où se trouvait la boussole, « Outils de tournage », les « Outils-films » et les « Outils de codage et de diffusion ». Ils servaient de clés pour entrer dans d’autres œuvres, comme la Tête motorisée pour caméra, qui explique la nature des mouvements dans le film Roll On, Roll Off…

Marie Reinert, Quai, vidéo

Marie Reinert, Quai, vidéo, durée 18 mn, 2014.

Enfin, le diaporama Infiltration rassemblait des photographies réalisées par des salariés sur leur lieu de travail, montrant en particulier des salles de réunion. Les salariés servent ainsi de relais – comme des sous-traitants qui ont produit des images pour l’artiste. En leur passant une commande, l’artiste utilise le regard qu’ils portent sur leur propre espace de travail, pour produire le sien. On voit combien l’entreprise est un « espace politique » pour reprendre l’expression de l’économiste Olivier Favereau1. Le diaporama révèle le pouvoir porté par ces lieux accueillant du public : la salle de réunion est souvent le seul espace ouvert aux personnes extérieures, c’est un outil de communication, elle doit raconter l’entreprise, montrer son caractère.

Le visiteur se déplace avec l’artiste

Ensuite, il y a le corps, le corps à l’ouvrage. Car c’est lui qui travaille au quotidien, à l’usine comme dans un bureau ou sur un chantier. C’est lui qui réfléchit et répète les gestes. Dans l’exposition, le corps du visiteur est mis à l’épreuve. La visite de l’exposition n’est plus un cheminement rapide devant les œuvres, incluant la lecture des cartels, elle implique une vraie durée. Défense Yokohama nécessitait plus de quatre heures d’attention, en incluant par ailleurs une programmation de films d’entreprise pour compléter le projet. Le visiteur se déplace avec l’artiste. Il monte ainsi pendant 24 minutes à bord d’un roulier, entre Marseille et Alger, (Roll On Roll Off, 2008-2010). Il tangue avec la chaise qui tourne au gré du mouvement du bateau. Il suit des traces dans la rue, performance filmée dans laquelle l’artiste emploie une machine de traçage, utilisée pour délimiter les aires de jeux sur les pelouses sportives afin de dessiner le passage aléatoire des piétons (Sur tes traces, 2001). L’exposition devient un espace qui se construit dans le déplacement, enrichi par le lien que l’on peut faire entre les pièces exposées. Par exemple, entre la boussole vue au début de la visite, puis retrouvée dans la vidéo-performance Bull&Bear, dans un autre espace de l’exposition, le visiteur peut revenir sur ses pas, revoir un « outil de tournage » utilisé dans un des films projetés.

Marie Reinert, sur tes traces

Marie Reinert, extrait de la vidéo Sur tes traces, durée 17 mn 44, 2001

Dans cette logique, l’élaboration du dispositif spatial de l’exposition révèle ce qui compose la pratique : rendre visible l’invisible du travail artistique, tel un process, faire apparaître ou remonter ce qui se déroule en arrière-plan, les phases d’exploration et de préparation. Un process est un terme industriel, il désigne l’ensemble des étapes ou transformations nécessaires à la fabrication d’un produit. Il peut être manuel, mécanisé voire complètement automatisé. Plus significatif, il est généralement spécifique à chaque entreprise et couvert par le secret de fabrication. Marie Reinert a transformé l’espace, elle l’a recomposé pour que la visite devienne une expérimentation dans laquelle elle livrait quelques secrets.

En distillant de l’aléatoire

Les entreprises, en particulier les multinationales, configurent le monde : elles disposent d’une force financière qui peut parfois dépasser celle des états. Elles étendent leur influence pour imposer leurs normes. Elles modifient les usages et rendent dépendants les usagers. Elles manipulent les données. Elles incarnent la rationalité, l’efficacité et le contrôle – le pouvoir, en fait. C’est ce pouvoir que désigne Marie Reinert, en distillant de l’aléatoire ou de la résistance dans ce contrôle apparent et en venant perturber les espaces de travail. L’entreprise devient un lieu d’expérimentation. Le visiteur se retrouvait immergé dans l’univers de Marie Reinert, comme coupé du monde. Et en même temps, il se trouvait plongé au cœur des rouages de notre environnement économique, complètement dans le monde. C’est cette mise en abyme qui rendait Défense Yokohama si captivante.

Couverture : Marie Reinert, Bull&Bear, vidéo, vue de l’exposition Défense Yokohama, Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille, 2014 © Jeanchristophe Lett

1.« D’abord, l’entreprise est un être politique parce qu’elle s’organise autour de deux relations de pouvoir : le pouvoir des actionnaires et la subordination des salariés aux employeurs. Ensuite, parce que cette relation verticale appelle une dimension horizontale : une entreprise viable doit créer du commun entre ses dirigeants, ses salariés, ses clients, ses financeurs, ses fournisseurs, le territoire où elle est implantée, etc. Cette dualité fait de l’entreprise un espace politique, qui doit être pensé comme tel, ce que nos démocraties libérales ont négligé jusqu’à présent, dans l’indifférence des économistes et des juristes. »

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