Utopies de croisièresPauline Boudry & Renate Lorenz par Léo Guy

Utopies de croisières
Pauline Boudry & Renate Lorenz

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Auteur de performances, de films et d’installations, le duo d’artistes Pauline Boudry & Renate Lorenz produit depuis 2007 une œuvre pleine de sensibilité et d’affects qui déconstruit tous les clichés sur l’identité, au-delà des codes et des genres. Les artistes reviennent sur les origines de leurs travaux et sur les sources d’inspiration qui irriguent leurs productions.

Léo Guy-Denarcy : Vous travaillez ensemble depuis une quinzaine d'années et vos œuvres portent sur l'histoire des mouvements queer, féministe et LGBTQI. Comment jugez-vous l'intérêt récent de certaines structures, historiens de l'art, conservateurs et artistes pour l'histoire du mouvement féministe ?

Pauline Boudry/Renate Lorenz : C'est une évaluation très optimiste de la situation de la scène artistique contemporaine, et nous souhaiterions pouvoir la partager pleinement. Pourtant, l'oppression actuelle qui découle des politiques de la droite conservatrice, tant dans des démarches de surveillance que dans l’expression de la violence, s'accompagne de nombreux mouvements de protestation dans de nombreux de pays. Beaucoup de personnes n'acceptent plus les inégalités sociales et les violences qu’elles engendrent et sont aujourd’hui déterminées à se battre pour que les choses changent. Nous avons récemment étudié une carte qui tentait de mettre à plat certains mouvements sociaux et politiques, parmi les plus connus, comme celui des femmes kurdes, Black Lives Matter, Fridays for Future ou "Ni Una Menos" en Argentine et qui sillonne l'Amérique du Sud, contre les violences faites aux femmes. C’est très impressionnant ! Nous supposons que pas mal de gens désirent, insistent et parfois s'efforcent d’avoir une perspective différente de la vie, ce qui se reflète également dans le domaine de l’art. Nous soutenons cela. Mais, même si les mouvements décoloniaux, queer et féministes nous tiennent à cœur et font partie de notre politique personnelle et de nos engagements, nous ne considérons pas notre travail artistique comme étant uniquement centré sur leurs histoires. Au travers de notre pratique artistique, nous essayons plutôt d'esquisser des lignes de désir qui sont parfois, ou souvent, informées et irriguées par des récits inachevés, par des moments de devenir dans l'Histoire, lesquels n'ont jamais été accomplis ou vécus. Nous cherchons également à transformer l'espace artistique en quelque chose de différent d'un lieu pour regarder de l’art, en un espace pour créer des relations d'altérité, des rencontres étranges, pour désirer différemment. Un espace que nous ne comprenons pas encore pleinement (que nous ne voulons pas définir).

LGD : Beaucoup de vos œuvres sont ancrées dans le champ biographique. Dans N. O Body (2008), vous vous intéressez à Annie Jones, femme à barbe du cirque Barnum, dans I want (2015) à la poète Kathy Acker et à la lanceuse d’alerte Chelsea Manning ; dans To Valerie Solanas et Marilyn Monroe in Recognition of their Desperation (2013) à la compositrice Pauline Oliveros. Quelle généalogie compose cette galerie de personnages ?

PB-RL : Les photographies d'Annie Jones nous ont permis de mieux comprendre les ambivalences de l'histoire de la visibilité. Ses portraits lui ont donné une certaine notoriété (et permis de gagner partiellement sa vie) mais - dans leurs mises en scène, leur diffusion et leur distribution - ils ont rendu son corps hyper visible et ont ainsi renforcé la normalité de la féminité. Nous avons plutôt essayé de retravailler ses portraits pour en faire un renforcement de l'étrangeté. La révélation par Chelsea Manning des atrocités de l'armée américaine était une façon très courageuse de ne pas se conformer à la violence raciste exercée par les troupes américaines en Irak dont elle a été récompensée par des années d'emprisonnement. Son histoire montre également à quel point la sexualité, le genre et le monde militaro-industriel sont intimement liés et imbriqués. Nous ne sommes pas tant intéressés par les biographies de ces personnages que par le renforcement de certains de leurs chemins qui ne sont pas, ou pas encore, accomplis. Par exemple, avec Pauline Oliveros, nous ne prenons pas sa biographie en considération ; nous avons simplement été frappées par la puissance évocatrice et la force de ses partitions comme de sa musique. Nous avons mis en image deux de ses écritures musicales d'une manière légèrement différente de celle qui est habituellement interprétée, et nous avons développé pour chacun de ses deux projets une version spécialement conçue pour le film, accompagnée d’une forte composante visuelle. En y réfléchissant, les compositions sont toutes deux hantées par la violence passée ou les désirs irréalisés, comme nous sommes hantées par leur histoire. Quelque chose dans leur existence et leur travail est particulièrement vivant et se relie parfaitement à nos idées et à nos affects sur les événements passés ainsi que sur les désirs irréalisés qui nous accompagnent.

Moving Backwards, 2019

Moving Backwards, 2019 HD video installation 21 min
courtesy Marcelle Alix, Paris & Ellen de Bruijne Projects, Amsterdam

LGD : Renate Lorenz, la publication de votre livre Art Queer : une théorie freak1 participe également au travail sur le vocabulaire et la terminologie qui accompagne cette récente rencontre entre sciences sociales et pratique artistique. Quelle est la position politique de ce glossaire émergent ?

PB-RL : Oui, le Queer Art puise ses outils non seulement dans la théorie et la philosophie de l'art, mais aussi dans les théories queer, post-coloniale ou sur les (dés)capacités, proposant ce que j'appelle une incarnation queer. Ma tentative est – au travers des lectures approfondies d'œuvres d'art de Zoe Leonard, Shinique Smith, Jack Smith, Wu Tsang, Ron Vawter, Bob Flanagan, Henrik Olesen, Felix Gonzalez-Torres et Sharon Hayes d'écrire de tout près comment les pratiques artistiques font abstraction du corps humain et de ses conceptions temporelles pour les dénormaliser et les reconfigurer. Ma thèse dans ce livre est que ces œuvres thématisent des catégories incarnées telles que la sexualité et le genre, en retraçant leur histoire et en les rendant non évidentes, sans donner la possibilité qu’on s’y identifie. Au contraire, elles mettent à disposition un matériau au-delà du genre pour la réflexion et l’expérimentation. J'ai souhaité retracer comment cela pourrait fonctionner autrement, c’est à dire comment des pratiques artistiques peuvent produire des catégories physiques et sensibles d'une manière qui ne classifie pas, qui ne nivelle pas et ne comprend pas, mais continue, par d'autres moyens, la dénormalisation qu'elle suscite, le désir d'être-autre, d'être-ailleurs et parfois de changer.

LGD : C'est très intéressant que vous évoquiez ici, cet " au-delà du genre ". Que pensez-vous et comment voyez-vous aujourd'hui l'évolution du débat au sein de la société, lié au " mouvement " #metoo, à la remise d'un César à Roman Polanski ?

PB-RL : Travailler "au-delà du genre" nous permet aussi de travailler avec des interprètes dans nos films d'une manière qui désubjectivise et s'intéresse au traitement des objets, de la lumière, de la musique, des cheveux, des chaînes, de la fumée qui deviennent, à leur tour et à leur manière, également des interprètes. C'est pour nous une démarche libératrice qui nous permet aussi de travailler au-delà d'une logique de progrès et de temporalité linéaire.
En ce qui concerne #metoo, nous sommes comme nombre d'autres choquées qu'il soit "encore possible" de décerner un prix comme cela s'est passé aux Césars et nous sommes solidaires des femmes qui ont protesté avec fracas au moment de la cérémonie. Ceci dit, c'est évident que les sociétés occidentales continuent à se percevoir dans une logique de progrès, se considérant comme les plus avancées. Même si nous pouvons aspirer au progrès (au moins dans les actions de justice et d’égalité sociale), c'est une lutte et un débat permanents, et nous devons agir politiquement au milieu de ce bordel. La persistance de la domination masculine blanche dans les institutions est dévastatrice.

Moving Backwards, 2019 HD video installation 21 min
courtesy Marcelle Alix, Paris & Ellen de Bruijne Projects, Amsterdam

LGD : Il y a dans votre démarche artistique une entreprise de visibilité du queer, qui pourrait s’expliquer simplement avec l'idée de "faire avec" ce que nous sommes et avec notre corps. Est-ce une politisation de la sexualité, c'est-à-dire l'idée de ne plus être assigné à un genre ?

PB-RL : Pour nous, la politisation décoloniale de la sexualité et du genre ne peut se baser en premier lieu sur la visibilité et l’inclusion, même si de façon individuelle cela peut aider. Nous ne posons pas la question « qui sommes-nous ? » mais « qui a un privilège et quelles sont les mesures qui installent et renforcent ces privilèges et ces différences de pouvoir », économiquement et socialement. Comment pouvons-nous développer des formes de désir qui soutiennent une déhiérarchisation, telle qu’une ouverture sur l’altérité, sur quelque chose d’encore inconnu, de pas encore compris, accueillant la différence au lieu de la rejeter ou l’assujettir. C’est une de nos démarches artistique principales.

LGD : Enfin, ma dernière question concerne plus généralement l'identité. J'ai été immédiatement attiré dans votre travail par la façon dont vous considérez les identités multiples, le changement possible et le pouvoir émancipateur du corps. Pouvez-vous me dire quelle est l'importance de cette réflexion dans votre travail et comment vous la rattachez à la société contemporaine ?

PB-RL : Nos œuvres d'art s'intéressent à la désidentification de toutes les identités plutôt qu'à leur (seule) multiplication. Nous aimons le doute, le suspense et la dénaturalisation des corps et des identités. Nos "peintures de perruques" sont par exemple des objets faits de cheveux artificiels, qui planent entre un tableau et une perruque, mais qui sont à la fois minimalistes et abstraits, peuvent même remettre en cause le fait de savoir ce qu'est un corps et comment un objet acquiert une agentivité. Nous aimons travailler avec des pratiques - un temps et une vitesse queer « cruising utopias2 » - plutôt qu'avec des identités. Notre dernière installation filmique s'intéresse à la temporalité et au rythme -queer et à la manière d'intervenir par la danse et le mouvement dans ce que la chercheuse américaine Elisabeth Freeman nomme les "rythmes abrutissants de la domesticité de la classe moyenne blanche". Cela ne signifie pas que nous sommes contre les politiques d'identité stratégiques ; nous pensons qu'elles doivent être réalisées dans une tension avec les pratiques de désidentification afin de ne pas se retrouver dans une nouvelle (ou une ancienne) boîte. De plus, nous employons différentes stratégies dans notre travail, lesquelles remettent en cause la domination et la distribution, souvent inégale, de la visibilité, en utilisant par exemple des structures opaques dans les tournages et les installations ou en chorégraphiant notre rapport au public ou aux spectateur·trice·s de manière à ce qu'il.elle -puisse définir de manière active ce qu’il.elle voit. Nous aimons introduire une retenue, un suspense dans la vision, ne pas montrer tout ce qu’on désire voir.

Couverture : Telepathic Improvisation, 2016 Installation with HD projection 20 min courtesy Marcelle Alix, Paris & Ellen de Bruijne Projects, Amsterdam collection frac Normandie Caen (FR)

Traduction : Léo Guy-Denarcy

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