La technologie-fiction selon Fabien Zocco

Entretien par Colette Tron

Sommaire

Lors d’une résidence à la Friche la Belle de Mai à Marseille organisée par Alphabetville en février 2021, Fabien Zocco a expérimenté une étape de son projet « 6x6x6x6 ». Il s’agissait pour lui d’imaginer l’élaboration d’un texte poétique sur un support de type smartphone, et dont le principe d’activation et de composition repose sur l’utilisation d’algorithmes génétiques, une sorte d’algorithmes modélisés sur la logique du vivant, de leurs permutations et mutations.

L’artiste Fabien Zocco construit une œuvre composite qu’il définit selon le terme de technologie-fiction, dans laquelle les attributs propres à l’humain et plus généralement au vivant (le langage, la parole, le texte, le mouvement, le jeu…) sont à partager et à négocier avec la machine. Si ces relations humain-machine ont une histoire, leur évolution conditionne notre environnement, notre place, voire notre potentielle obsolescence. C’est l’étrange familiarité nouée avec les artefacts techniques que Fabien Zocco tente d’appréhender. De ses projets fictionnels naissent des objets ou situations qui composent un univers étonnamment proche du nôtre. Auteur d’un film dont les dialogues sont générés par une intelligence artificielle, d’une interminable partie de jeu vidéo entre robots, d’un corps mécanique répondant aux émotions de l’artiste, Fabien Zocco échafaude des situations fictionnelles comme pour mieux débusquer la réalité.

Fabien Zocco, Spider & I

Fabien Zocco, Spider and I. En collaboration avec le laboratoire SCALab (Lille), avec le soutien de la SCAM, de la Région Hauts-de-France, du centre d’art Le Bel Ordinaire (Pau), de l’Agence Captures (Royan), du Fresnoy, et du Shadok (Strasbourg).

Colette Tron : Les œuvres que vous créez sont issues d’une exploration et d’expérimentations sur les interactions entre humain et machine, relation qui n’est pas nouvelle mais actualisée dans les conditions des technologies numériques, à l’importance exponentielle, notamment en ce qui concerne l’intelligence artificielle. C’est d’ailleurs la puissance autant que la défaillance technologiques que vous tentez d’appréhender. Entre utopie et dystopie, leur présence trame imperceptiblement notre réalité, et c’est cette étrange familiarité qui se révèle dans vos pièces.

Fabien Zocco : Quelle que soit la forme de la pièce, il s’agit en effet d’explorer l’interaction complexe qui associe la technologie et l’être humain, autant que les incidences organiques, physiologiques, cognitives, psychiques, etc, de cette relation intime avec les artefacts techniques. Pour la sculpture connectée « Spider and I », je mets par exemple en scène une araignée-robot évoluant sur le sol d’un lieu d’exposition. Les comportements du robot, tour à tour calme ou agressif, sont déterminés en direct par mes propres changements d’humeur. Ceux-ci sont traduits par un bracelet connecté qui analyse mes données biométriques et ensuite transmet ces données via Internet vers l’araignée-robot.

Dans un autre registre, le film « Attack the sun », coréalisé avec le cinéaste et artiste Gwendal Sartre, implique une intelligence artificielle qui génère les dialogues des acteurs, créant un logos marqué par l’étrangeté qui émane de cette raison automatique désincarnée. Le discours, les mots deviennent ainsi porteurs d’une forme de folie qui s’empare du cerveau du personnage principal.

Toute différente est ma collaboration avec le poète Frank Smith, dont la pratique aborde divers medias et dispositifs, qu’ils soient radiophoniques, filmiques, numériques. Connaissant mon travail sur le texte, via des logiques numériques, envisagées comme des sortes de méta-machines à écrire, Frank m’a proposé de participer à un projet qu’il menait autour d’aphorismes inspirés par la pensée de Gilles Deleuze. Le site web « Deleuze memories » propose ainsi une expérience de lecture hypertextuelle, délinéarisée, dont la forme répond à la notion de rhizome conceptualisée par le philosophe.

CT : Les formalisations de vos œuvres sont diversifiées et pluridisciplinaires : films, installations, sculptures, projections, voire design, via une édition numérique originale pour smartphone. Dans cette variété de vos créations et réalisations, la continuité se situe à la croisée du machinique, du robotique, de l’automatique, de la technologie numérique la plus actuelle et novatrice à d’autres environnements symboliques et signifiants, antérieurs, et de ce fait anachroniques. Le philosophe Jean-François Lyotard disait que des systèmes techniques et sémiotiques millénaires s’accouplaient ou se superposaient à des langages récents, langages-machines, provoquant ces anachronies, ces asymétries, et finalement cette étrangeté. Un trouble face auquel notre perception et notre compréhension, la culture par laquelle nous avons été formés, pourraient perdre sens, devenir obsolètes, dépassés par les paradigmes de l’avancée technologique.

Fabien Zocco, 6x6x6x6, capture d'écran 1

Fabien Zocco, 6x6x6x6, capture d’écran. œuvre réalisée avec le soutien d’Alphabetville (Marseille)

FZ : Durant ma formation, j’ai rencontré ce que l’on appelle les arts numériques, du moins des formes artistiques faisant intervenir la technologie numérique. J’ai très tôt commencé à travailler autour du langage, précisément au travers de dispositifs qui eux-mêmes sont « parlants », si je puis dire, quant à la façon dont le langage aujourd’hui est manipulé, distordu, modifié par l’environnement technique quotidien. J’ai notamment réalisé des installations vidéos dont le contenu était réalisé à l’aide de processus algorithmiques, donc toujours en train de s’écrire, en direct, d’une certaine manière, devant le spectateur et durant l’exposition. Le déroulé de ces pièces n’est donc pas « dans la boîte » comme peut l’être un film lorsqu’il est finalisé après montage, mais en réécriture continue.

Dans le cas du projet « 6x6x6x6 » développé à Alphabetville, la forme est exclusivement numérique. L’idée est de réinvestir dans une application numérique Android pour smartphone des protocoles inhérents à la micro-édition papier, dont la pratique est plutôt de l’ordre du « Do It Yourself ». Cette application de nature poétique pourra s’acquérir simplement via Googleplay, comme toute autre application.

Je me suis également intéressé à la robotique comme potentialité de formes sculpturales. Mes pièces robotiques s’inscrivent dans la continuité de ce travail sur le langage, dans le sens où ces sculptures représentent des gestuelles humaines exécutées par des machines. Chacune développe des formes de langage, infra ou supra sémantiques, substituant le geste aux mots. Ma démarche qui s’appuie en général sur le langage, le texte, le codage, la programmation, peut aboutir autant à une application pour smartphone qu’à un film, un livre, des installations. Finalement dans mes travaux le contenu sera toujours corrélé à une logique d’écriture numérique. Je suis intéressé par cette traversée de différents états de matière, qui prennent des formes diverses mais découlent de logiques de travail parentes.

Fabien Zocco, 6x6x6x6, capture d'écran 4

Fabien Zocco, 6x6x6x6, capture d’écran. œuvre réalisée avec le soutien d’Alphabetville (Marseille)

CT : Justement, pour ce projet qui a pour titre « 6x6x6x6 » le système technologique est un algorithme génétique appliqué au texte. Qu’est-ce qu’un algorithme génétique ? L’utilisez-vous ici dans une perspective de production poétique ? À la suite de la bio-poésie de l’artiste américano-brésilien Eduardo Kac, y aurait-il une poésie génétique, propre à cette technologie, à ses capacités ?

FZ : Les algorithmes génétiques sont une famille d’algorithmes appliqués surtout à des fins statistiques, mais aussi pour le machine learning, champ de recherche qui consiste à donner des capacités d’apprentissage à des programmes informatiques. Comme leur nom l’indique, ces algorithmes s’inspirent métaphoriquement de l’évolution des espèces théorisée par Charles Darwin. Leur principe veut que l’algorithme s’empare d’une masse de données, considérée comme échantillon de base. En répétant des calculs sur cette population, d’itération en itération, de génération en génération, l’algorithme optimise ces données pour tendre vers des associations, des conjonctions, des permutations syntaxiquement et sémantiquement cohérentes. Il y a là une sorte de logique téléologique, si j’ose dire, le principe de ces algorithmes génétiques étant d’approcher une finalité d’ordre poétique. L’idée pour « 6x6x6x6 » est de s’emparer de ces logiques inspirées du vivant pour les appliquer à des masses de données qui sont ici tous les caractères typographiques pouvant composer un texte : chiffres, lettres, symboles de ponctuation, espaces ; puis de faire jouer ces algorithmes de façon à ce que, depuis cet amas typographique, jaillissent des textes très courts, des haïkus, des micro-narrations, des aphorismes, jouant eux-mêmes sur la permutation de mots, d’articulations, de conjonctions, etc… Le titre de la pièce lui-même évoque le calcul du nombre de combinatoires possibles pour chaque texte. C’est très formaliste mais à partir d’un choix initial de noms, de verbes, de signes, on peut aboutir à des associations qui vont créer des effets de sens étranges. Le texte se trouve ici traité par des protocoles qui relèvent d’une logique non sémantique mais mathématique : les résultats sont tantôt absurdes, tantôt signifiants, tantôt produisant des réflexions inattendues. J’aime bien l’idée que cette sorte de machine à créer du contenu à partir de règles arbitraires, statistiques, puisse générer, faire émerger une certaine poésie, ou du sens. Cette notion d’émergence est importante, et dans le design de l’application j’essaie de faire en sorte que le texte apparaisse comme une forme de vie un peu monstrueuse qui se créerait, d’où le recours à l’algorithme génétique : métaphore du vivant et d’émergence de la vie. Dans ce choix de correspondances de matériaux sémantiques, textuels, il y a forcément une orientation qui peut traverser différents champs, philosophiques, poétiques, politiques, ou humoristiques. Et il y a un travail d’écriture au sens poétique du terme, le lecteur, au final, détenant en main sur son téléphone ce texte étrange et en mouvement, actif, génératif.

Fabien Zocco & Gwendal Sartre, Attack the sun2

Gwendal Sartre & Fabien Zocco, Attack the sun, photogramme , Une production Nuits Blanches/ Espace Croisé (Roubaix), avec le soutien du DICREAM, du Fresnoy, du fond Pictanovo, de la DRAC Hauts-de-France.

CT : La notion d’émergence est en effet liée à une métaphore biologique tout comme la notion d’évolution, puisque les génotypes et les phénotypes sont eux-mêmes évolutifs, et vous parliez même de génération. Nous sommes actuellement dans un monde, si ce n’est en mutation, au moins en transformation, et nous en faisons très concrètement l’expérience avec ce virus COVID 19, cette épidémie, entrés dans nos vies et qui les ont altérées, transformant peut-être aussi l’état de la planète, ou bien l’état de la planète fait-il apparaître d’autres formes du vivant. Y a-t-il là, et à travers vos expérimentations, une préoccupation sociale, environnementale, politique, ou bien cet intérêt pour la technologie n’irait-elle que vers l’imaginaire, la fiction, et ce que vous appelez la techno-fiction ?

FZ : Selon moi il y a une part éminemment politique dans la technologie, qui plus est aujourd’hui, dans cette période qu’il est convenu d’appeler l’Anthropocène, où l’on a une illustration totale et terrible du point d’incidence et d’impact des modes de production technicisés, de ce paroxysme technologique. Lorsqu’on observe les enjeux politiques actuels les plus aigus, on découvre forcément une dimension technique : la surveillance, les nouvelles formes de démocratie ou au contraire de tyrannie – et il suffit de voir comment la reconnaissance faciale et l’intelligence artificielle sont utilisées à des fins de contrôle, notamment en Chine. La technique est indubitablement au cœur de la politique. Il me paraît impossible de dissocier ces deux dimensions, qui ont toujours été intriquées. Par ailleurs, la façon dont le numérique impacte le langage me semble constituer aujourd’hui un enjeu fondamental. S’emparer de ces sujets me semble être un acte politique en soi.

CT : Dans cette poétique à l’œuvre avec la pièce 6x6x6x6, se confrontent les logiques de la technologie numérique, celle du calcul, et celle du texte alphabétique, lié à la langue, avec sa grammaire, même s’il y a aussi une dimension du calcul dans la langue, une métrique, une mesure, avec, contre ou au-delà de laquelle la poésie compose. Mais avec la computation généralisée et les développements de l’intelligence artificielle, ces mondes et modes de la pensée et du logos, de la logique, de sa formation comme de son expression, sont devenus parallèles, bien qu’ils cohabitent dans nos existences, nos pratiques culturelles, notre relation à la réalité prosaïque. Vous opérez une tentative de les croiser et, dans cette expérimentation, on retrouve peut-être une histoire des expériences poétiques et littéraires, depuis l’Oulipo et les littéraires à contrainte, la littérature et les mathématiques… On pourrait se focaliser sur l’intelligence artificielle, avec sa surpuissance calculatoire, sa capacité gigantesque de traitement de l’information et surtout son autonomie, en réfléchissant sur le terme même d’intelligence, qui ne relève pas ici exactement de ce que l’on appelle la pensée, ni même la cognition.

Fabien Zocco & Gwendal Sartre, Attack the sun3

Gwendal Sartre & Fabien Zocco, Attack the sun, photogramme , Une production Nuits Blanches/ Espace Croisé (Roubaix), avec le soutien du DICREAM, du Fresnoy, du fond Pictanovo, de la DRAC Hauts-de-France.

FZ : Plusieurs questions ici. J’ai été assez marqué par certaines lectures, que ce soit Martin Heidegger, Vilém Flusser ou Ivan Illich, par exemple. Ces différents penseurs étudient l’évolution de la pensée occidentale, qui, à partir de Descartes et du tournant de la mathesis universalis, voit le chiffre, le nombre, prendre le pas sur la lettre, sur la sémantique. Finalement cette société du numérique qui est la nôtre serait l’ultime avatar ou le parachèvement de cette lutte entre la lettre et le nombre. Il y a une sorte de tension dialectique entre le langage sémantique et le langage du calcul et c’est bien ce qui m’intéresse : trouver des points de confrontation, d’achoppement entre ces langages. C’est précisément l’enjeu de « 6x6x6x6 ». Et ceci résonne là encore avec des questions politiques ou anthropologiques, considérant ce qui se passe à partir du moment où tout devient numérisé et quantifié. Aujourd’hui, on quantifie même les émotions et les humeurs, comme l’illustre le projet Spider and I que j’ai décrit précédemment. Ces jeux de mathématisation du réel, de l’émotion, du langage, de l’image, du son, où tout entre dans le calculable, cette sorte de passage de la réalité dans le nombre, qui se trouve ensuite réintroduit dans le réel, font que la réalité en est forcément modifiée. Métamorphosée. Cet aller-retour entre le monde et le calcul est fondamental, l’intelligence artificielle tenant un rôle éminent dans ce devenir puisque malgré ce terme vague, la définition de l’intelligence pouvant être confuse, elle est centrale dans cette tentative de mathématisation généralisée et globalisée. Par exemple pour ce qui concerne la reconnaissance faciale, un visage va être réduit à une suite de chiffres de manière à être reconnu, identifié, manipulé par une machine numérique.

Et pour revenir à ce que vous avez évoqué, c’est la raison pour laquelle je qualifie mes projets de technologie-fiction, en référence bien sûr à la notion de science-fiction. En m’emparant de toutes ces technologies – que l’on qualifie habituellement de « nouvelles » alors que la plupart ne le sont plus tant que cela aujourd’hui – j’essaye de créer des scenarii développant l’indéniable potentiel fictionnel de celles-ci. L’idée de scenario est donc fondamentale à mes yeux. Chacune de mes pièces peut ainsi devenir le support ou le déclencheur d’un récit s’attachant à mettre en scène la façon dont ces technologies bousculent l’image que nous, humains, nous forgeons de nous-mêmes. Dès à présent et à l’avenir. Entre utopie et dystopie.

En couverture : Gwendal Sartre & Fabien Zocco, Attack the sun, photogramme, Une production Nuits Blanches/ Espace Croisé (Roubaix), avec le soutien du DICREAM, du Fresnoy, du fond Pictanovo, de la DRAC Hauts-de-France.

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