Mai 68 contrarié

Chronique par Jean Baptiste Ganne

Sommaire

À l’occasion du passage symbolique au cap des 50 ans de Mai 68 en France, Switch (on Paper) souhaite remettre en lumière un texte de Jean-Baptiste Ganne (né en 1972), publié dix ans plus tôt, dans lequel l’artiste se livre à un portrait éclairant et comparé de la dernière « révolution » française. Ce texte a été écrit en réponse à une question de Maja et Reuben Fowkes au sujet du rapport de l’artiste avec le mouvement de 1968.

En France, quarante ans après, un grand nombre d’anciens leaders du mouvement de 1968 occupent d’importantes responsabilités, qu’il s’agisse de la direction des médias, de l’industrie publicitaire et même de la représentation politique. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, fut l’un des meneurs du mouvement et “Dany le Rouge” (Daniel Cohn-Bendit) s’appelle désormais “Dany das Grüne” (Dany le Vert). Il dirige le groupe des Verts européens au parlement de Strasbourg. Cohn-Bendit, d’ailleurs, parle du mouvement de Mai 68 comme de la prise du pouvoir par une génération, et c’est exactement ce qu’ils ont fait. Cette génération de baby-boomers a pris le pouvoir et contrôle désormais tout le système de communication.

En Europe de l’Ouest, ce qui s’est fait de plus passionnant à ce moment-là est en fait arrivé dans les marges du mouvement : les propositions situationnistes, et notamment leur refus du travail, tout comme l’avènement du Désir comme fin en soi. « Il n’y a que du désir et du social et rien d’autre. », écrivent Gilles Deleuze et Felix Guattari dans l’Anti-Œdipe. D’une certaine manière, la génération 68 a utilisé l’idée situationniste de “détournement” pour en faire un outil de communication publicitaire. Le soi-disant “esprit de 68” a, de fait, été le véritable outil pour transformer cette nouvelle pensée du Désir en une machine à conditionnement consumériste et, d’une certaine manière, a pleinement participé au renouveau du capitalisme contemporain. A posteriori, l’analyse que fait Marx dans Le Capital du caractère fétiche de la marchandise (et de son secret) trouve une parfaite concrétisation dans ce déplacement publicitaire du Désir vers une idée de produit et non plus vers le produit lui-même.

Je suis beaucoup plus intéressé par un autre moment particulier de l’histoire du XXe siècle. En Italie, à la toute fin de la seconde guerre mondiale, les “partigiani” (les partisans) diffusaient une propagande appelant à saboter le travail avec des “volantini”. Ces petits morceaux de papiers volants étaient jetés au gré des vents, anonymement, tant dans les villes que dans les campagnes de l’Italie fasciste. Dans cette urgence de la lutte, l’arme pour combattre l’oppression fut un appel à “refuser le travail” ou encore à “travailler mal et lentement”. D’un point de vue léniniste, cette attaque contre la sainte idée du Travail est presque impensable. Le Travail, c’est une fierté ; le Travail, c’est un honneur ; le Travail, c’est la liberté. Pourtant, dans ces mois de 1944 et 1945, le Travail est devenu l’ennemi tout autant que les Allemands. J’ai consulté ces petits morceaux d’histoire avec beaucoup d’émotion à l’Instituto Gramsci et à la Fundazione Basso à Rome. Sur l’un d’entre eux, j’ai lu “Disòccupati !” (“Désoccupes-toi !”) au lieu de “Disoccupati !” (“Chômeurs !”). La différence entre les deux mots ne tient qu’à la position de l’accentuation lorsque vous prononcez l’un ou l’autre. Le verbe italien “Disoccuparsi” incarne la beauté de cette magnifique posture. Il n’y a pas vraiment de traduction possible, ni en français, ni en anglais. Mon ordinateur le traduit assez mal en anglais par “to vacate itself”, là où “to make oneself not busy” semblerait plus proche. De fait, le “Fare Niente” semble bien plus complexe que le “Ne travaillez jamais”. C’est une réelle activité que de se “désoccuper”. Grammaticalement en italien, “Disoccuparsi” est une forme active.

En tant qu’artiste, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’ajouter des objets au monde. Je n’ai aucune foi en l’artiste comme producteur d’objets. J’ai une activité et il arrive que celle-ci se matérialise en un objet, ou pas. Quoiqu’il en soit, il me semble que l’activité artistique mène nécessairement à une remise en question du “Travail” comme occupation et comme notion ou, tout au moins, en faire vaciller les formes. C’est que je cherche probablement juste à me “désoccuper”. Tout ce que je suggère ici n’est donc pas tant à propos de la Révolution mais bien plus à propos du désir de Révolution, et donc de son impossibilité même. Le Désir et la Révolution ont la même couleur, le carmin des traces d’un rouge à lèvres découvert sur mon miroir un matin de gueule de bois.

Jean-Baptiste Ganne, février 2008. Publié dans “Revolution I Love You, 1968 in Art, Politics and Philosophy”, MIRIAD, Cornerhouse, Manchester, 2008.
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