Une pandémie de déguisements par Sofia Lincos et Giuseppe Stilo Copo

Une pandémie de déguisements

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Depuis le début de la crise, au-delà de la nécessité de se protéger avec parfois les moyens du bord, on assiste un peu partout dans le monde à des phénomènes de déguisement. Répondant à des logiques souvent distinctes, ces nouveaux attributs quasi-folkloriques disent beaucoup de la manière dont l’humanité réagit face à la pandémie.

Il y a dans le déguisement tout notre imaginaire. Dans le choix de devenir ce que nous ne sommes pas – ou du moins d’apparaître autre –  il y a beaucoup de ce que nous pensons, craignons, ou voudrions être. Les motifs à l’origine de ces choix sont révélateurs. On le voit par exemple dans l’histoire de « l’autostoppeuse au bras poilu » où un individu malveillant, travesti en femme ou en religieuse, est repéré parce qu’il laisse voir par inadvertance un avant-bras beaucoup trop velu ; dans la légende des « kidnappeurs déguisés en travailleurs sociaux », qui circulait beaucoup en Grande-Bretagne il y a quelques années ; dans celle de « l’amour avec le mauvais partenaire » où pendant une fête un mari et sa femme pensent coucher ensemble alors qu’ils le font avec des inconnu.e.s, et mille autres histoires amusantes ou effrayantes, fondées sur l’équivoque, le jeu ou la ruse diabolique.

De la même façon, la pandémie du Sars-CoV2 a suscité une floraison de curieux déguisements partout dans le monde. Même si’l s’agit avant tout d’initiatives individuelles, isolées, bien que parfois soutenues par une autorité locale, elles montrent comment des sociétés très différentes les unes des autres réagissent à la crise que nous traversons.

Nous avons tenté de regrouper en cinq catégories les principales réactions qui ont été portées à notre connaissance. Si ces catégories n’ont aucune prétention scientifique, elles présentent néanmoins une première tendance et indiquent certains aspects macroscopiques des événements, propres à être saisis sur le vif.

 

Catégorie 1. Les apeuré.e.s.

Dans le nouveau folklore contemporain que la pandémie de Covid-19 a créé au sein de chaque culture, on a vu se manifester, toute une catégorie de déguisements liés au besoin de devoir se protéger soit contre le virus, soit contre les autres. Une idée qui concerne en premier lieu la peur de l’inconnu.
C’est ainsi que sont réapparus les masques à gaz, un symbole désormais ancien des menaces présentes dans l’air, remontant à 1916, quand du front occidental de la Première Guerre mondiale parvinrent les photos de milliers d’hommes aux visages métamorphosés par le port de ce moyen de défense contre le gaz moutarde. Une image qui resurgit dans notre contexte pandémique avec l’épisode emblématique de Rivarolo (Turin), le 2 avril 2020 : un homme fait irruption dans un bureau de poste avec un masque à gaz et une combinaison antiradiations, provoquant des commentaires pour le moins surprenants de la part des personnes : « Il a bien fait, l’important c’est de sentir en sécurité. »
Toute autre fut la réaction à cet autre épisode d’Alessandria, le 9 mars 2020, quand un homme en pardessus rouge et masque à gaz a entrepris d’asperger les passants d’un « liquide puant » (il s’agissait d’eau de Javel). L’homme a été poursuivi pour trouble à l’ordre public. Sur sa page Facebook, il s’est justifié ainsi : « Tu es en zone rouge en pleine épidémie d’un virus dévastateur. Tu vis chez tes parents âgés et tu dois faire les courses. Tu prends toutes les précautions pour te protéger, toi, eux et les autres, et donc tu enfiles un masque, une combinaison, des gants, tu prends du désinfectant, et tu sors, et là-dessus arrive une voiture de police, sirènes hurlantes, puis une autre et encore une autre. » Rien de plus raisonnable, pour lui, qu’une telle panoplie protectrice jusqu’à la paranoïa : le déguisement comme réaction aux nouvelles toujours plus sombres, une réponse paradoxale à la crainte omniprésente de la contagion.

 

Catégorie 2. Les arlequins.

Cette catégorie recouvre les déguisements visant à provoquer un sourire chez les spectateurs, à désamorcer le mécanisme de la terreur. C’est le rôle traditionnel du bouffon dans la tragédie, du saltimbanque qui sait toujours retirer du bon de toute chose y compris dans une catastrophe collective. À l’image des baladins déguisés pendant l’épidémie de peste qui domine le film Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman (1941).
Parmi le exemples vus pendant la pandémie, ce facteur anglais qui livre le courrier habillé en pom-pom girl ou en centurion romain, ou cette femme aux États-Unis qui promène ses chiens en laisse avec un masque de licorne. Autre exemple, la quantité invraisemblable de dinosaures qui ont surgi un peu partout dans le monde : en Espagne (comme l’a twitté la police de Murcia), en Nouvelle-Zélande, à London (Ontario, Canada), en Californie… En Italie, on les a vus au moins à Santa Maria al Monte (Pise), faisant la queue au supermarché, à Sturla (Gênes) sortant les poubelles (comme on l’avait déjà vu faire en Chine en janvier) et à Gubbio, en Ombrie, rôdant de nuit dans les rues désertes. L’objectif déclaré étant presque toujours d’« apporter un peu de gaîté », spécialement aux plus petits. Idem pour l’Homme araignée de Stockport, en Angleterre, qui a déclaré s’adresser surtout aux enfants confinés chez eux : « Il n’y a rien de mieux que d’aider la communauté ». Il n’a pas été le seul Spiderman en circulation : on en a trouvé un autre en Thaïlande, incarné par un pompier chargé de la désinfection. Dans cette catégorie de déguisements-spectacle, n’oublions pas cet Anglais qui fin mars s’est déguisé en buisson pour « chercher à se soustraire au confinement sans être remarqué ». Mais la vidéo est peut-être un fake : le déguisement en homme-arbre est bien trop élaboré pour une simple escapade et l’homme s’amuse un peu trop longtemps devant l’objectif. Ce sont là des déguisements socialement approuvés, comme ceux des Nez rouges dans les services pédiatriques ou gériatriques des hôpitaux. Ils s’insèrent dans le droit fil des « diversions au confinement » imaginées pour les plus petits, comme la chasse à l’ours ou les gnomes d’Oakland, en Californie1. Celui qui choisit ce mode de déguisement semble vouloir dire : en ce moment où toutes les règles sont subverties, moi aussi je participe à la folie collective en inversant les rôles et l’ambiance. L’épidémie comme une interminable mascarade…

Toujours à l’intérieur de ce vaste groupe, mention spéciale pour une femme, personnage d’un mème apparu sur WhatsApp mi-avril, qui disait : « Elle a fabriqué elle-même son masque et elle est allée au supermarché. Un client lui a fait remarquer que des organes génitaux masculins étaient dessinés dessus et elle a alors répondu : Si vous les voyez c’est que vous êtes trop près et que vous ne respectez pas la distance d’un mètre. Respectons les distances et comme ça chacun s’occupera de ses fesses. » Le Project Penis Mask existe pour de bon et les masques ainsi illustrés sont l’invention d’une femme de l’Utah qui les vend au profit d’une association humanitaire. Mais aussi, peut-être, pour arracher un sourire à qui les verra.

 

Catégorie 3. Les shérifs.

Cette catégorie rassemble tous ceux ou toutes celles qui agissent pour inciter les gens à rester à la maison ou pour contrôler que tout se déroule selon les nouvelles normes sociales. Comme ce Batman-shérif au Mexique qui exhortait les passants à ne pas quitter leur domicile en leur inspirant de la peur. Autre exemple particulièrement significatif, celui où un « homme ordinaire » endosse l’apparence d’un personnage public ou doté d’une autorité quelconque. Bien qu’on ne puisse rapporter un seul exemple, il nous a paru suffisamment significatif pour créer un sous-groupe, la catégorie 3a, Le prince travesti, qui remet au goût du jour un stéréotype folklorique très ancien, celui de l’homme de pouvoir qui se mêle au peuple incognito pour savoir comment va son royaume et ce qui se dit de lui2. Nous retrouvons ce topos dans de très nombreuses légendes contemporaines relatives aux puissants et dictateurs de toutes sortes.
On en trouve une illustration récente au cinéma dans Habemus papam (2011), le film de Nanni Moretti où l’on voit l’Evêque de Rome fuir en secret l’atmosphère étouffante du Vatican pour se fondre dans le brouhaha romain.
Ce comportement resurgit dans le cadre de la pandémie avec l’action du maire d’Asti dans le Piémont. Masqué et habillé en simple t-shirt, il a voulu vérifier lui même que les bons d’achat distribués aux personnes en difficulté étaient effectivement utilisés pour des achats de première nécessité. On peut douter que, dans les faits, Maurizio Rasero ait eu présent à l’esprit les récits sur Hâroun ar-Rachîd, le calife abbasside dont on a raconté pendant des siècles les incroyables déguisements auxquels il recourrait pour se rendre méconnaissable aux yeux de ses sujets. On imagine plus facilement qu’il ait voulu rivaliser par le biais des réseaux sociaux avec le reality show d’inspiration britannique Boss in incognito (Patron incognito).

 

Catégorie 4. Les memento mori.

Les motivations de ces derniers sont similaires à celles des « shérifs », mais avec l’ajout de personnages marginaux et angoissants ayant un rapport plus direct avec la Mort. Par la nature hautement inquiétante des silhouettes observées ici, on pourrait dire que cette typologie renvoie à la Samara-mania de 2019.
Appartiennent à cette catégorie, la figure de la Faucheuse qui admoneste les gens sous le soleil éternel de la Floride et au moins un couple de personnes déguisées en icône moderne de la maladie, celle du médecin de la peste de la Renaissance affublé d’un costume de la tête au pieds et d’un masque doté d’un bec d’oiseau. Ces figures sont également apparues à San Eli, au Texas, et dans la localité britannique, d’Hellesdon (près de Norwich), où l’inquiétante silhouette aurait terrorisé des enfants et aurait été poursuivie par la police qui voulait lui faire un brin de morale...

 

Catégorie 5. Les fantômes et autres entités surnaturelles.

Ce genre de déguisement, surtout répandu en Asie centrale et du Sud-Est, semble remplir deux fonctions principales : remettre en service le rôle de l’occulte dans l’expérience humaine, le ritualiser à des fins usuelles ; et dans d’autres cas, l’utiliser à des fins de contrôle, le « montrer », mais pour la bonne cause : la victoire collective sur la maladie.
En Inde, par exemple, le soir du 5 avril 2020, à l’appel du Premier ministre Narendra Modi qui demandait d’allumer des bougies aux fenêtres comme symbole de résistance à l’épidémie, un homme décida de répondre à sa façon en se déguisant en spectre. Toujours en Inde, un homme portant le masque du psychopathe du fameux film d’horreur Scream exhorta les gens à rentrer chez eux. À Calcutta, on a aperçu Yama, le dieu hindou de la mort, invitant les habitants à rester à la maison. A Indore, ce sont les policiers eux-mêmes qui se sont déguisés en fantômes-squelettes, pour renforcer la prise de conscience des risques au sein de la population.
Dans le sud-est asiatique, l’exploitation des créatures fantasmatiques du folklore a même été plus marquée qu’en Inde. La popularité de certains types de créatures dans les cultures locales (comme l’Orang Minyak malais3) a permis d’en faire facilement un usage en apparence paradoxal : l’incitation à un comportement rationnel, conforme aux indications de la médecine préventive courante, au travers de l’apparition de figures comme celle du Babau en France 4.
L’exemple le plus frappant est celui des Pocong dans l’île indonésienne de Java, que vous pouvez distinguer visiblement en tête de l’article : des fantômes empaquetés de la tête aux pieds dans des draps comme dans les sépultures traditionnelles, contraints ainsi à se déplacer en sautant. Début avril, des jeunes du coin ont incarné ces êtres du folklore local. Leur but, à les entendre, n’était pas de « faire peur mais d’instruire ».
Sur l’île indonésienne de Galang […] des fonctionnaires ont invoqué les mythes et le folklore autochtones pour empêcher les gens de sortir la nuit. « Une façon de les garder chez eux pendant la pandémie et de recourir au kating (l’effroi). Nos ancêtres avaient l’habitude de faire peur aux enfants pour qu’ils ne s’aventurent pas dehors après le coucher du soleil » a raconté le chef du village, Marianus Samsung au journal Jakarta Post. « Si les demandes du gouvernement concernant la distanciation physique ne sont pas respectées, a-t-il dit, nous utiliserons le kating ».
Cette fois, pourtant, d’après nos sources, un effet indésirable semble s’être produit. Dans un premier temps  la peur, qu’elle ait été réelle ou « jouée », a permis de diminuer la présence de gens dans la rue. Par la suite, cette réaction a laissé place au désir contraire de se rassembler pour « voir les fantômes », comme cela arrivait autrefois avec les « esprits » qui se manifestaient en Occident aux xixe et xxe siècles. A la peur s’est associée, sinon substituée, la fascination.
Ajoutons, à la marge, qu’à Java aussi bien qu’en Inde, la police avait déjà eu recours aux déguisements avec des casques en forme de coronavirus.
Le recours au paranormal dans la chasse aux « transgresseurs » de la distanciation sociale a atteint son sommet avec la maire de Sragen – une autre petite municipalité d’Indonésie –,
surnommée le « Vincenzo de Luca indonésien5 » par l’anthropologue Carolina Boldoni. La municipalité a en effet dû punir quelques personnes qui, pour échapper au confinement mis en place par le gouvernement de Jakarta, pensaient prendre un peu de vacances dans ce coin tranquille. Mais en le faisant ils violaient la quarantaine de 14 jours imposée aux nouveaux arrivants. C’est pourquoi la maire a décidé de les enfermer dans une vieille maison réputée pour être infestée de fantômes.
Nous conseillons de suivre sur Instagram Carolina Boldoni, spécialiste du Sud-Est asiatique. Sur son profil (@carol.oide), l’anthropologue a ainsi parlé de Pocong et d’une manifestation « carnavalesque » en référence à Venise avant le confinement, où sont aussi apparus nos médecins de la peste.
Enfin, dans le petit village de Kamamam au nord-est de la Malaisie, est apparu un autre fantôme, incarné cette fois par un vieillard en tunique, cheveux et barbe fournis, le tout d’un blanc immaculé. Le but, cette fois encore, était de faire en sorte que les gens restent chez eux. Quand il a constaté que les enfants étaient épouvantés, il a craint d’être arrêté avant de se rendre compte avec étonnement que les autorités approuvaient son idée sans réserve.
De fait, le « fantôme » est devenu un fonctionnaire ad honorem de la sécurité publique.
L’anthropologue Giovanni Gugg, maître de conférences à l’Université de Naples-Frédéric II et chercheur associé à l’Université Côte d’Azur de Nice, a résumé pour nous le cadre de la situation :
« Le phénomène du déguisement est si ample et si répandu sur la planète en ces temps d’urgence pandémique qu’il est difficile de faire des comparaisons ou des rapprochements. On ne peut toutefois pas ne pas y voir une dimension folklorique (comme un ancrage pendant la tempête d’incertitude où nous nous trouvons) ou relevant de la pop culture (les super-héros ont peut-être une fonction apotropaïque (qui détourne le mauvais sort ) ou encore de l’exacerbation des sentiments que nous éprouvons tous, principalement l’ironie (désamorcer les tensions) et la peur (maîtrisée et maîtrisable).
Tous ces déguisements sont donc aussi la production d’un double, d’un sosie, d’un alias qui est virtuel comme tous les alter ego mais également trompeur : je trompe les autres mais peut-être ai-je aussi envie de me moquer de ce virus microscopique et impitoyable. Les masques et les mascarades ont toujours une portée duale : cacher d’un côté, expliciter de l’autre. Le masque et le masque de protection camouflent en même temps qu’ils révèlent et protègent : en les portant je suis un autre, et cependant je suis toujours le même, je prends soin de moi et de toi (je suis toi) et, donc, je suis plus vrai que quand je suis vrai (plus vrai que quand je suis sans masque). Avec le masque, je me choisis une infinité d’identités superposées et interchangeables, je me libère des conditionnements sociaux ou bien je les exalte, incitant les autres à les respecter.
Le masque et le masque de protection réduisent la tension liée à l’actualité et me projettent dans un monde où les rôles sont mieux définis (et moins incertains que dans la vie quotidienne qui est la vraie source du stress collectif), et qui, comme dans le carnaval, subvertissent l’existence. Si l’existence est un monde dominé par un agent pathogène invisible, nous savons que nous devons l’affronter sur le plan médical et scientifique, politique et organisationnel, mais aussi symbolique et ludique. Et tous ces niveaux sont extrêmement sérieux. »

Traduit de l’italien par Maria Francesconi
Remerciements : Sonia Pastor

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