Ágnes Dénes. Une critique littéraire de l’univers Notes sur l'art existentiel d'Ágnes Dénes

Essai par Kim Levin

Sommaire de l’édition

De la philosophie aux mathématiques, de la poésie à la logique symbolique, le travail d’Ágnes Dénes, artiste conceptuelle hongroise installée aux États-Unis, a longtemps échappé à la catégorisation, ainsi – par voie de conséquence – qu’à une exposition médiatique majeure. Pourtant, dès la fin des années 1960, elle réalise avec son premier earthwork (terrassement) ce que l’on considère aujourd’hui comme la première œuvre écologique dans l’espace public. Malgré l’impact considérable de son champ de blé, planté en 1982 sur la décharge de Battery Park aux pieds du World Trade Center de New York et plus de 5 décennies d’activité, la reconnaissance de son statut de pionnière tarde à dépasser le monde de l’art, pourtant plus que jamais acquis à sa cause.

Au croisement des disciplines et des expérimentations

En 1969, l’artiste Ágnes Dénes publiait un texte intitulé Manifesto :
« Travailler un paradoxe
Définir l’insaisissable
Visualiser l’invisible
Communiquer l’incommunicable
Ne pas accepter les limites que la société a acceptées
Envisager de nouvelles façons de voir
Vivre une fraction de seconde et entrer dans des années-lumière
Mesurer le temps dans ses distances extrêmes
en-deçà et au-delà du temps d’une vie
Utiliser l’intellect et l’instinct pour atteindre l’intuition… « 

Cinq décennies plus tôt, ce manifeste faisait à n’en pas douter figure d’objet singulier. Trop philosophique, trop scientifique et trop mystique à la fois, mais surtout trop provocateur pour un temps qui revendiquait volontiers son esprit rebelle et post-minimal. Si elle fut alors mal perçue voire incomprise, la vision novatrice et quasi-prophétique d’Ágnes Dénes embrassait déjà tous les paradoxes de la condition humaine. Elle n’était certes pas obsédée par une approche littérale comme l’étaient la plupart des tenants de l’art radical américain à cette époque. Elle n’était pas non plus préoccupée par des considération pratiques comme l’étaient, par exemple, les œuvres de Mierle Laderman Ukeles. Cette dernière, qui allait devenir artiste en résidence au service d’assainissement de la ville de New York, publiait ainsi la même année un manifeste qui commençait par cette question : « Après la révolution, qui ramassera les ordures le lundi matin ? » Ágnes Dénes, elle, avait des préoccupations plus cruciales : son manifeste était, sans ambiguïté aucune, existentiel. À cela, rien d’étonnant : née à Budapest en 1931, elle fuit sa ville natale, occupée par les nazis et déchirée par la guerre, au côté de sa mère, grandit en Suède avant de partir étudier aux États-Unis où elle s’installe définitivement.

Agnes Denes, Human dust

Ágnes Dénes, Human Dust, 1969 (vue d’exposition, Art Institute of Chicago). Restes humains calcifiés dans une coupe conçue et fabriquée par l’artiste, socle et affiche 94 x 75 cm. Collection du San Francisco Museum of Modern Art

Cette même année 1969, Ágnes Dénes réalise une œuvre intitulée Human Dust (poussière humaine). Elle présente un plateau en verre sans ornement, rempli à ras bord de cendres humaines, simplement posé au sommet d’un socle haut. Sur le mur attenant, un texte dactylographié énumère les données statistiques de la vie de l’inconnu dont ce sont là les cendres, détaillant jusqu’au nombre exact de respirations qu’il a connues au cours de sa vie sur terre. La « Poussière humaine » d’Ágnes Dénes ne constitue pas seulement le portrait atrocement prosaïque d’un être humain. Elle adresse de façon indirecte un défi à l’artiste conceptuel Joseph Kosuth qui, en 1965, avait réalisé une œuvre emblématique, One and Three Chairs, décomposant un objet (la chaise) et ses codes visuels et verbaux (sa reproduction photographique et sa définition dans le dictionnaire). Malgré cela, la pièce d’Ágnes Dénes ne reçoit que peu d’attention lors de sa présentation, ne serait-ce que parce qu’elle est l’œuvre une femme.

De 1969 à 1975, Ágnes Dénes s’attèle à une traduction de la Bible en morse, opposant l’idéal humaniste à la possibilité d’un dessein cosmique d’essence divine. Elle multiplie les expérimentations dans lesquelles elle intègre notamment la dimension sonore. « Je cherche à ce que l’invisible, l’inaudible et l’inconnu soient perçus par nos sens…. ». Dès 1969, elle commence son travail intitulé The Book of Dust, qui recense à sa publication en 1989 les deux premières décennies d’activité de l’artiste. « La poussière est le début et la fin, l’essence de l’existence », écrit-elle alors. Ses projets pionniers font appel à la science, à la philosophie, à la linguistique, à la psychologie, aux mathématiques, à la géométrie, à la trigonométrie et à un esprit malicieux. Illustrant la logique des systèmes, tant informationnels que sociétaux, ils réussissent la prouesse d’être aussi analytiques que sensuels, explorant différents niveaux de connaissance.

L’usage que fait l’artiste des matériaux et techniques dépasse leur nature même pour s’inscrire invariablement dans une pratique exploratoire. Elle est ainsi l’une des toutes premières à créer des œuvres d’art holographiques, à utiliser les rayons X pour produire des images de végétaux et d’animaux, et à emprunter une multiplicité de chemins, des structures mathématiques aux pensées analytiques, afin de donner forme à sa conception personnelle de l’être humain. De 1973 à 1979, Ágnes Dénes se consacre à un projet baptisé Isometric Systems in Isotropic Space—Map Projections, où elle entreprend de représenter la terre sous la forme d’une pyramide ou d’un cube au dessin délicat, ou de la déformer de manière improbable en un dodécaèdre, une larme ou une coquille d’escargot. Ses Restless Pyramids (pyramides agitées), quant à elles, s’inscrivent dans l’univers courbe de la physique théorique.

agnes Denes, isometric systems

Ágnes Dénes, Isometric Systems in Isotropic Space – Map Projections: The Snail, 1978, encres sur papier chiffon, overlay imprimé sur Mylar, 61 x 76 cm. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste

Une réalité nouvelle dans toute son horreur

« Je suis ici en tant que voyageuse en provenance d’une nouvelle réalité, une Australie en flammes, a déclaré en janvier 2020 la cinéaste australienne Lynette Walworth à un public trié sur le volet au Forum de Davos, en Suisse, peu avant que la pandémie de Covid 19 ne submerge le monde. « Nous avons vu se déployer l’ombre terrible du changement climatique ».

Regarder chaque jour aux informations télévisées les flammes se déchaîner à l’autre bout du monde constituait pour nous aux États-Unis un spectacle malheureusement familier. Lors des incendies qui dévastèrent la Californie en novembre 2018, une ville nommée Paradise fut réduite en cendres en une seule journée. Cette tirade un peu oubliée de La Cantatrice chauve de Eugène Ionesco n’était soudain plus un poème absurde mais une réalité nouvelle dans toute son horreur : « Les polycandres brillaient dans les bois. Une pierre prit feu. Le château prit feu. La forêt prit feu. Les hommes prirent feu. Les femmes prirent feu. Les oiseaux prirent feu. Les poissons prirent feu. L’eau prit feu. Le ciel prit feu. La cendre prit feu. La fumée prit feu. Le feu prit feu. Tout prit feu. Prit feu, prit feu. » Les glaciers de l’Antarctique et du Groenland fondent, le niveau des océans s’élève, Venise s’enfonce. Les tremblements de terre et les volcans remodèlent la surface de notre planète. Les alligators qui remontent vers le nord ont déjà atteint les Carolines. À Long Island en hiver, les oies migratrices du Canada ne semblent plus savoir si elles doivent voler vers le sud ou le nord. Dans quelques décennies, la Floride sera sous l’eau et des palmiers pousseront dans le Vermont. L’ailleurs devient partout.

J’ai récemment reçu des messages d’amis américains expatriés de longue date. Paris n’est plus Paris, dit l’un. L’Allemagne n’est plus l’Allemagne, dit un autre. La Suède n’est plus la Suède, dit un troisième. Ils veulent tous rentrer chez eux. Seulement voilà, leur pays n’est plus le même non plus. Au cours des quatre dernières années, les États-Unis se sont transformés, devenant l’antithèse grotesque de l’image que nous en avions. Nous nous sommes retrouvés au cœur d’une république bananière. Nous avons été assujettis à une justice bidon, à deux procès d’impeachment sans aucun témoin, et à un ex-dirigeant autocratique qui non seulement menaça de « supprimer » un ambassadeur mais licencia un haut gradé pour avoir simplement fait son travail. En janvier 2020, on signala dans le ciel de deux états de l’Ouest des États-Unis des drones de près de deux mètres d’envergure, volant en formation. Personne ne semblait savoir à qui ils appartenaient. Pourtant, la nouvelle disparut sans être expliquée et fut aussi vite oubliée. Alors que d’autres catastrophes se préparent, des terroristes nationalistes, religieux ou idéologiques, et des fous furieux tirent sur des écoles et des chaînes de magasins, tuant gérants et employés. Tout le monde était déjà à cran lorsqu’un nouveau virus mortel apparut à l’autre bout du monde, à Wuhan, en Chine.

Agnes Denes, Tree mountains

Ágnes Dénes, Tree Mountain – A Living Time Capsule – 11,000 Trees, 11,000 People, 400 Years (Triptych) 1992-1996, 1992/2013. Tirage C print. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste

Ses œuvres se confrontent au monde, défiant les limites

Peu de temps avant que la pandémie ne mette le monde en suspens, Ágnes Dénes a commencé à recevoir la reconnaissance majeure que son travail méritait. Ce n’était certes pas une inconnue puisqu’elle était depuis longtemps déjà une artiste particulièrement admirée. Mais l’étendue de son travail est apparue à cet instant bien plus importante que ce que la plupart des gens imaginaient. Elle participa à plusieurs Documenta et Biennales de Venise. Bien avant cela, elle fut l’une des trois seules femmes artistes à avoir pris part à la légendaire exposition Software – Information de 1970, qui permit aux New-Yorkais de découvrir l’art conceptuel. À New York toujours, elle cofonda la galerie coopérative AIR, qui réunissait un collectif d’artistes femmes. Plus récemment, sa pyramide vivante de plus de 9 mètres de haut, composée d’herbes et de fleurs sauvages, fit l’événement dans une exposition au Socrates Sculpture Park de Long Island durant l’été 2015. Il n’empêche. Au début de l’année 2020, la rétrospective de l’artiste intitulée « Absolutes and Intermediates », au centre culturel The Shed à Hudson Yards, Manhattan, a fait l’effet d’une révélation étonnante. Elle réunissait plus de 150 œuvres couvrant 50 ans de carrière, offrant une vision panoramique de la pratique de l’artiste. Pour Holland Cotter du New York Times, il s’agissait de l’exposition la plus importante de l’année à New York. Dans le passé, on a pu évoquer Léonard de Vinci en parlant des œuvres visionnaires d’Ágnes Dénes. Pourtant, celles-ci semblent bien plus pertinentes pour notre époque que nous aurions pu le penser, ces œuvres conceptuelles dépassant même par leur portée celles d’artistes masculins plus célèbres. Les projets environnementaux d’Ágnes Dénes vont au-delà de ceux de Robert Smithson, dont le travail reposait sur la notion d’entropie, ou de Joseph Beuys, qui recherchait la créativité universelle. Ses œuvres se confrontent au monde de bien des façons, visualisant l’invisible, prenant acte des destructions liées à l’Anthropocène, et défiant les limites, quelles qu’en soient le nombre ou la forme.

Dans le catalogue de la rétrospective de l’artiste au Shed, le critique d’art Hans Ulrich Obrist écrit : « Ágnes Dénes n’a pas seulement anticipé la destruction des habitats naturels par l’homme à un moment où peu de gens y prêtaient attention, une grande partie de son œuvre propose de surcroît des solutions aux crises écologiques que nous connaissons aujourd’hui. »

Les Earthworks (terrassements) d’Ágnes Dénes ne se contentent pas de produire des formes comme celles de Michael Heizer ou James Turrell. Elle ne s’est pas mise en quête d’un lointain lac salé ou d’un volcan éteint pour réaliser une œuvre qui ne sera vue que par une poignée d’intrépides. En 1982, elle a ainsi planté un champ de blé en plein Manhattan, au pied des tours du World Trade Center et à portée de vue de la statue de la Liberté. Avec l’aide d’une équipe de bénévoles, elle a fait décharger l’équivalent de 80 camions de terre dans ce qui était alors la décharge à ciel ouvert de Battery Park. Elle y a creusé 285 sillons à la main, et planté près d’un hectare de blé roux. Pendant quatre mois, elle a entretenu le champ. Et quand le moment est venu de moissonner sa réalisation baptisée Wheatfield : A Confrontation, sur cet espace urbain revivifié, dont la valeur avait déjà atteint 4,5 milliards de dollars, un ouvrier agricole au volant d’une grosse moissonneuse-batteuse rouge a récolté le grain pour elle. L’artiste a fait voyager la demie tonne de blé ainsi récoltée dans 28 villes à travers le monde en faisant valoir son point de vue sur « les priorités mal placées et la perte des valeurs humaines« . C’était bien avant que la plupart d’entre nous aient la moindre idée de ce que signifiaient réellement les priorités mal placées ou la destruction des valeurs humaines. Le foin ramassé, lui, a été offert à la police montée de New York pour nourrir ses chevaux. « Perpétuellement étonnant », écrit Jeffrey Weiss dans le magazine Artforum de septembre 2008, « Wheatfield est l’un des grands chefs-d’œuvre transgressifs du land art. »

L’art existentiel d’Ágnes Dénes embrasse un territoire extrêmement large. Lorsqu’elle étudie les mécanismes de la perception et les limites des valeurs humaines, elle cherche à dialoguer aussi bien avec le passé immédiat qu’avec un futur lointain. Sa montagne artificielle Tree Mountain – a Living Time Capsule (11 000 trees, 11 000 people, 400 years), réalisée en 1996 à Ylojarvy en Finlande, a été érigée sur une carrière de gravier abandonnée. Cette forêt « vierge » née de la main de l’homme, caractéristique de l’Anthropocène, a été plantée par 11 000 personnes, qui ont chacune reçu un titre de propriété pour leur arbre. Si Tree Mountain s’appréhende comme une Time Capsule à part entière, selon la vision d’Ágnes Dénes, les autres œuvres majeures de ce type sont toutes accompagnées d’une capsule temporelle enfouie, qui contient les réponses des visiteurs à des formulaires élaborés par l’artiste. Il s’agit notamment d’instructions pour un avenir hypothétique, « à ouvrir de ce fait dans 1 000 ans ». Les spectateurs de chaque projet sont ainsi constamment interrogés. « Quel est l’avenir de l’humanité ? », est la question n°17 de la Time Capsule conçue pour la rétrospective du Shed. La dernière question qu’Ágnes Dénes y formule élargit le point de vue, dépassant celui de la difficile condition humaine : « Quelle pourrait être la réalité ultime ? »

agnes Denes, Tree moutains (print)

Ágnes Dénes, Tree Mountain – A Living Time Capsule, Ylojarvi, Finlande, 1992-1996, 2013. Rendu architectural sur papier surfacé. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste

Pas seulement la première artiste éco-conceptuelle mais peut-être la plus intéressante

Dès son premier projet, Ágnes Dénes manifesta son engagement dans l’art écologique, avec la première de ses Time Capsules. Ce projet, intitulé Rice/Tree/Burial – tryptique réunissait une plantation de riz, un ensemble d’arbres enchaînés et une capsule temporelle contenant ses propres poèmes haïkus et se présentait comme une performance in situ symbolisant un rituel de régénération. Elle le réalisa dans le Comté de Sullivan lors de la Journée mondiale de l’environnement en 1968 et le réactiva à Artpark, non loin des chutes du Niagara, en 1979. Cette première capsule temporelle s’ouvrait sur cette question : « Croyez-vous que l’humanité s’éteigne un jour ? » Une plaque marque le lieu de son enfouissement : elle sera ouverte en 2979, mille ans après sa réactivation à Artpark. Placée dans une boîte d’acier à l’intérieur d’une boîte de plomb, plongée dans trois mètres de béton, cette Time Capsule semble vouloir protéger du désastre nucléaire les réponses sur microfilms qu’elle contient. Il existe une exception notable à ces protocoles voulus par l’artiste : la Time Capsule associée à la Living Pyramid qu’Ágnes Dénes réalise pour la Documenta 14 en 2017 a bien été soigneusement enterrée mais perdue accidentellement, le site où elle a été enfouie n’ayant pas été bien repéré. Elle pourrait être déterrée par hasard à tout moment ou peut-être faudra-t-il des millénaires avant qu’elle ne soit découverte par ceux qui pourraient hériter de cette planète.

Agnes Denes, rice, tree, burial

Ágnes Dénes, Rice/Tree/Burial (Tree Chaining), 1977. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste

Quelques décennies plus tôt, Ágnes Dénes a conçu une série de dessins qui représentent la terre comme une « pyramide agitée » dans un espace-temps incurvé. Les pyramides constituent une énigme qui englobe à la fois l’avenir et le passé. Pour sa rétrospective au Shed, l’artiste a construit une maquette pyramidale de quelque 5 mètres de haut composée de centaines de briques transparentes. Quinze ans auparavant, elle avait déjà conçu quatre structures pyramidales intitulées « Pyramids of Conscience« . L’une d’elles contenait de l’eau pure, une autre du pétrole brut, une troisième était remplie d’eau polluée provenant du Rio Grande. La quatrième pyramide était un miroir renvoyant son image à celui·celle qui cherchait à la regarder. Ses “pyramides agitées” les plus récentes, Ágnes Dénes les envisage comme des espaces de vie capable d’accueillir 10 000 personnes, flottant au-dessus d’un globe terrestre bientôt inhabitable, créant dans le ciel des formes de société dont j’avoue personnellement ne pas avoir totalement compris la logique. Dans ses écrits sur ces pyramides du futur, l’artiste précise néanmoins qu’elles sont « … créées pour un monde différent où les habitants vivront dans l’espace, en vol stationnaire au-dessus de la terre ou dans des environnements autonomes et autosuffisants ». L’une d’elles est la « Flying Pyramid for the 22nd Century » (pyramide volante pour le 22e siècle), qui sera entièrement réalisée en soie. Une autre s’intitule « Probability Pyramid as Seen through the Eyes of a Scallop » (Pyramide de probabilité vue à travers les yeux d’une coquille Saint-Jacques). L’artiste commente : « Si l’on apprend à lire entre les lignes et que l’on ne craint pas de tourner en dérision les sombres perspectives de l’espèce humaine, le jeu peut s’avérer captivant. »
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Ágnes Dénes n’est pas seulement la première artiste éco-conceptuelle, mais peut-être la meilleure. Elle a formulé des propositions brillantes sur des points que d’autres artistes conceptuels ont laissés sans réponse. L’un de ses dessins au moins reprend la réflexion là où Sol LeWitt l’a laissée avec ses wall drawings. Elle dépasse même son intention en représentant ce qui aurait pu constituer une extension du mur de la galerie vers le monde physique du réel. « Des lignes droites sont tracées à des endroits et dans des directions aléatoires sur une feuille de papier. » Ainsi, décrit-elle, l’un de ses projets conceptuels, un dessin de 1973. « En supposant que ces lignes continuent hors de la page, elles englobent l’univers, formant des triangles cachés et des intersections dans l’espace, et revenant sur l’autre face de la même feuille de papier. Chaque intersection marque un moment où quelque chose d’important se produit, appelé l’événement. »

Agnes Denes, a living pyramid

Ágnes Dénes, The Living Pyramid, 2015/17, Documenta 14, Kassel, Allemagne. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste

« Mon travail est un processus évolutif de superpositions, et les projets demandent des années pour être achevés », a expliqué un jour Ágnes Dénes à l’écrivaine et historienne de l’art Lucy Lippard. Dès 1970, elle anticipait un avenir « dans lequel l’évolution sera accélérée ou ralentie à volonté et où l’information sera déshydratée et codée pour être stockée, afin d’être hydratée pour être consommée à des intervalles choisis…. ». Une description perspicace de l’état actuel de notre monde numérique et algorithmique. Qui aurait pu penser que cela arriverait si vite ?

Le futur est vulnérable, manipulez-le avec précaution

À la mi-mars 2020, la pandémie de coronavirus s’est rapidement propagée dans le monde entier. Partout sur la planète, les gens se sont retirés pour se mettre en sécurité là où ils trouvaient. Les ciels autrefois remplis de smog sont redevenus bleus, les eaux sont devenues plus propres, l’air plus frais, et des animaux sauvages ont été vus déambulant dans les rues désertes du cœur des villes – un kangourou à Adélaïde, un puma à Santiago, un buffle d’eau à New Delhi. Des dauphins ont été aperçus dans les canaux de Venise, des coyotes à San Francisco, des paons en Espagne, et ailleurs encore, un rhinocéros a flâné tranquillement dans l’artère principale d’une ville.

« Il y a environ soixante-six millions d’années, un astéroïde géant a frappé la terre, transformant le climat de manière si sévère qu’environ les trois quarts de toutes les espèces ont disparu. Aujourd’hui, nous sommes en quelque sorte cet astéroïde », a déclaré en avril 2020 Michael J. Novacek, doyen du Musée américain d’histoire naturelle, expliquant le concept d’Anthropocène à Laurel Graeber du New York Times.

Dans le Sunday New York Times, Michelle Goldberg a écrit le même mois : « Tchernobyl est désormais largement considéré comme un jalon sur la voie de la dissolution de l’Union soviétique. Le coronavirus pourrait un jour être considéré comme un point d’inflexion similaire dans l’histoire du déclin américain. Un pays qui a pu être mis à genoux aussi rapidement était malade bien avant l’arrivée du virus. »

« Les lois de la nature se moquent que nous y croyions ou non », a déclaré en avril 2020 le Dr Peter de Menocal, directeur du Centre pour le climat et la vie à l’Observatoire de la Terre Lamont-Doherty de l’Université Columbia, inventeur de l’expression « global warming » (réchauffement climatique). Nous avons vu la situation de la Covid 19 se dérouler à une vitesse incroyable », a-t-il déclaré. « La crise climatique s’inscrit sur une échelle de temps beaucoup plus lente ». …. La tragédie et les conséquences de cette pandémie ne sont rien en comparaison de ce que nous réserve le changement climatique. Il y a une crise bien plus importante qui frappe à notre porte. »

Pendant ce temps, en mai 2020, un collectif connu sous le nom de MSCHF a découpé les cercles colorés d’une édition de Damien Hirst, estimée à 30 000 dollars, et vendu séparément les taches découpées pour 480 dollars pièce. Ils ont ensuite pris l’édition elle-même avec ses trous où les cercles ont été retirés et l’ont renommée « 88 trous pour 261 400 dollars ». Ils l’ont vendue aussi, très probablement parce qu’elle portait la signature de l’artiste. Plus récemment, nous avons été inondés de nouvelles sur les NFT de Beeple et consorts. On a également pu voir quelque part deux installations immersives inspirées de Van Gogh, plongeant les spectateurs au cœur d’images faisant vaguement allusion à ses toiles. L’une de ces entreprises a même clamé de manière inepte qu’elle permettait aux participants de voir non pas l’art de Van Gogh mais les pensées qui étaient les siennes alors qu’il approchait de la mort. Les œuvres d’art servent désormais de grain à moudre à un capitalisme cannibale sur le retour.

agnes Denes rétropective, Shed, New york

Ágnes Dénes, Model for Probability Pyramid – Study for Crystal Pyramid, 2019. Commande du centre culturel The Shed, New York. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste

« Le tournant du siècle et le prochain millénaire seront synonymes d’un environnement et d’une psyché troublés », avait prévenu Ágnes Dénes il y a plus de deux décennies. Elle avait prévu de planter une Time Capsule pour l’avenir à la Serpentine Gallery de Londres à l’été 2020. Avec de nombreuses autres expositions et événements, cela a été reporté sine die. Mais au printemps 2021, l’artiste âgée de 90 ans a hissé un drapeau au sommet de la Tate Britain. Sur ce drapeau, juxtaposés à l’image d’une pyramide et d’une mappemonde, figurent les mots suivants : « Le futur est vulnérable. Manipulez-le avec précaution ». Ce drapeau porte un avertissement qui s’adresse à nous tous. Ignorez-le à vos risques et périls.

Il y a longtemps, l’historien de l’art Lawrence Alloway résumait ainsi l’œuvre de l’artiste : « L’art d’Ágnes Dénes est une critique littéraire de l’univers. »

En couverture, Ágnes Dénes, Wheatfield – a confrontation, Décharge de Battery Park, Manhattan, avec l’artiste au premier plan, 1982. Courtesy Leslie Tonkonow et l’artiste.

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