Derrière Bab Sebta, un lieu, des gens, des tensions Le cinéma expérimental de Randa Maroufi

Essai par Agate Bortolussi

Sommaire

Sous l’apparence du réalisme, les photographies, performances et vidéos que réalise Randa Maroufi puisent dans la fiction les conditions d’une meilleure compréhension du réel et du monde. Son travail expérimental, construit au gré d’invitations, de rencontres, de références à ses propres souvenirs rejoue des instantanés de vie où affleurent les tensions du monde contemporain. Randa Maroufi est née à Casablanca et a grandi dans l’univers des douanes et de la saisie – qu’elle décide d’observer de l’intérieur, au plus près des contrebandiers et contrebandières de Bab Sebta, titre de son dernier film sorti en 2019.

[ 1 ]

Abdelhamid Hilmi, Le Nord de l’Oriental marocain : une région frontalière, Thèse, Université François – Rabelais de Tours, 2008, p. 165.

[ 2 ]

Marko Tocilovac, Saisir la frontière, comprendre le territoire : artistes-chercheurs face à leur objet (Extrait), p. 2.

[ 3 ]

Randa Maroufi

[ 4 ]

Selon les termes de l’artiste canadien Jeff Wall.

[ 5 ]

Jeff Wall, Jean-François Chevrier, Elia Pijollet, Claire Soton, Le presque documentaire, In: Communications, 79, 2006.

[ 6 ]

Michel de Certeau, L’invention du quotidien, I. Arts de faire, Editions Gallimard, Paris, 1990, pp. 172-173.

[ 7 ]

Julie Boisard, « Jeff Wall : ”faux réels” ? », S. & R., n° 33, printemps 2012, p. 114.

[ 8 ]

Randa Maroufi

[ 9 ]

Julie Boisard, « Jeff Wall : ”faux réels” ? », p. 114.

[ 10 ]

Abdelhamid Hilmi, Le Nord de l’Oriental marocain : une région frontalière, p. 150.

[ 11 ]

Michel de Certeau, L’invention du quotidien, p. 176.

[ 12 ]

Jeff Wall, Jean-François Chevrier, Elia Pijollet, Claire Soton, Le presque documentaire, p. 192.

[ 13 ]

Jeff Wall, Jean-François Chevrier, Elia Pijollet, Claire Soton, Le presque documentaire, p. 198.

Ceuta, la porte de l’Europe et du monde

Bab Sebta, Randa Maroufi

Randa Maroufi, Bab Sebta, photogramme, 2019 © ADAGP Paris, 2021

Bab Sebta (la porte de Ceuta) est l’une des rares frontières terrestres entre l’Espagne et le Maroc, trace effective d’une époque coloniale aujourd’hui révolue. Le rattachement de Ceuta au Royaume d’Espagne remonte à la fin du Moyen Âge, période de la Reconquête de la péninsule ibérique. Au XVe siècle, les nouveaux pouvoirs portugais et espagnols vont jusqu’au nord de l’Afrique pour établir des postes militaires essentiellement défensifs qui prennent déjà le nom de fronteras. La plupart de ces villes ont depuis été rendues au Maroc. Seules Melilla et Ceuta demeurent des enclaves espagnoles au nord de l’Afrique et leur administration les maintient dans une bien étrange situation. Elles font partie intégrante de l’Union Européenne, ce que confirme un panneau bleu frappé des lettres ESPAÑA dès l’entrée dans les deux enclaves. Elles se trouvent pourtant exclues de l’union douanière en raison de leur statut particulier de port franc. Un accord hispano-marocain signé en 1912 permet aux habitants des zones limitrophes de Melilla et Ceuta de les traverser sur seule présentation de leur carte d’identité. Ces frontières, de fait difficiles à contrôler, sont des lieux d’agitation où transitent chaque jour, plus ou moins légalement, des femmes, des hommes, des denrées alimentaires et produits ménagers, des biens de consommations et de la drogue. « La contrebande est […] devenue une véritable « industrie » qui a mis à plat [sic] toutes les formes légales de commerce de la région. Elle est l’une des causes principales qui handicapent le développement économique de la région. »1.

Effacer la frontière

Invitée en 2015 à Trankat, une résidence d’artistes basée à Tétouan, Randa Maroufi choisit de s’intéresser à la frontière de Ceuta, l’enclave espagnole qui se trouve à 40 km au nord de Tétouan et à 18 km de Gibraltar.
Au départ, l’artiste souhaitait réaliser un film à l’échelle de la ville, située sur les côtes de la Méditerranée au cœur d’un paysage montagneux. Ce sont finalement quelques kilomètres carrés de la frontière qui vont en constituer le cadre. Ce choix permet à Randa Maroufi de concentrer l’attention sur la porte – et plus précisément sur les scènes qui se déroulent de part et d’autre, l’attente précédant et suivant le passage. L’artiste se rend sur place, traverse à de multiples reprises la frontière, repère, dessine, observe, écoute, prend des notes et des mesures, pour finalement décider que les limites choisies pour son projet seront définies à partir d’une capture d’écran de Google Maps.

Bab Sebta, Randa Maroufi

Randa Maroufi, Bab Sebta, photogramme, 2019 © ADAGP Paris, 2021

À la manière d’une anthropologue, elle tente de s’intégrer dans ce territoire spécifique, se fondre dans le paysage, l’habiter pour mieux le comprendre. Elle se rend quotidiennement dans la zone de surveillance et de franchissement, où elle interroge les personnes en transit comme les usagers réguliers, agents de surveillance, membres de la Guardia Civil, touristes, contrebandiers. Elle suit avec attention le passage de toutes sortes de produits et l’activité journalière de la frontière. En arrivant chaque jour du côté marocain, elle fait l’expérience d’un temps qui paraît inlassablement s’étirer, suspendu dans l’attente de quelque chose. Cette attente, le quotidien des contrebandier·e·s avec qui Randa Maroufi décide de travailler, est au cœur du film Bab Sebta.

Pourtant, Randa Maroufi dématérialise la frontière pour la remettre en scène dans un hangar, vaste espace fermé transformé en studio de cinéma, à une heure et demie au sud de Ceuta, dans le village d’Azla sur la côte méditerranéenne. La reconstitution des lieux par la mise en scène est assumée, l’artiste souhaite que tout paraisse plus structuré. « L’anthropologie n’est pas étrangère à l’usage de la fiction . […] C’est en effet une manière efficace de synthétiser des histoires et d’assumer notre inévitable interprétation du réel. »2. Comme dans tous ses projets, Randa Maroufi cherche à établir une distance avec la réalité. Elle travaille sur le rôle de la représentation en étudiant la perception que nous avons de notre monde. La représentation de Bab Sebta, la porte de Ceuta, s’éloigne a priori de la réalité du territoire. Mais ce nouveau regard sur le réel, restitué de manière fictive, s’avère plus explicite encore.

Quelques repères rythment la reconstitution de la frontière : deux cabines téléphoniques, un gabarit qui sert au passage calibré de la marchandise, des voitures et des ballots, comme autant de « formes sculpturales ambulantes »3. Une fois le décor mis en place dans le hangar, reste pour Randa Maroufi à mettre en scène la tension omniprésente et palpable que l’on ressent à l’évidence entre les personnages et le véritable théâtre de l’action. Le décor est fidèle, quoique le rapport d’échelle soit différent : les limites sont effacées par une soustraction totale du paysage, simplement remplacé par de hauts murs noirs. L’artiste cherche à tout réorganiser pour faire entrer le plus d’éléments possible dans ce nouvel espace, où les corps ne sont plus circonscrits par les lignes frontalières officielles, mais par le seul champ de la caméra. Elle crée, en toute maîtrise, ce nouveau cadre pour faire le portrait de la frontière hors de la frontière. Ainsi, elle peut se concentrer entièrement sur les mouvements quotidiens de Bab Sebta, sur le temps qui s’étire dans l’éclairage du studio. Cette lumière artificielle souligne l’absurdité du temps qui passe, sans nuit ni jour pour marquer son cours. La caméra trace l’histoire de rapports humains dans un territoire qui s’efface. Le lieu étant devenu un artifice, l’image pourrait être ailleurs, « n’importe où ailleurs »4 , donnant au concept même de frontière une dimension plus large, plus universelle. Cet effet tient de la combinaison subtile entre l’enquête de terrain et sa mise en scène en studio, de ce « presque documentaire »5 avec lequel Randa Maroufi joue.

Le scénario reconstitue une série de situations observées car réellement vécues à la frontière, dressant ainsi non pas le portrait d’un lieu mais plutôt celui d’un espace. « Un lieu est […] une configuration instantanée de positions. […] Il y a espace dès qu’on prend en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et la variable du temps. L’espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. En somme, l’espace est un lieu pratiqué. »6

L’image de l’attente

Bab Sebta, Randa Maroufi

Randa Maroufi, Bab Sebta, photogramme, 2019 © ADAGP Paris, 2021

Dans cet espace de surveillance permanente, la présence de l’artiste, qui n’est ni touriste, ni agente de l’autorité, ni contrebandière, interpelle la Guardia Civil côté espagnol. Randa Maroufi est arrêtée, contrôlée, puis relâchée. Elle poursuit pourtant son enquête. Dans un premier temps, elle délaisse la caméra afin d’entrer en contact avec les différents protagonistes sur place, les interroger, les écouter, s’intéresser à leur travail, pour établir un lien de confiance. Elle n’évolue jamais seule, une habitude qu’elle a gardée de son enfance à Marrakech où les portes de la maison étaient constamment ouvertes, « une invitation à la rencontre » explique-t-elle. L’artiste s’attache toujours à réaliser ses projets avec les personnes qu’elle rencontre sur place.

L’image n’en est pas moins fictive pour autant. Avec Bab Sebta, la noirceur du sujet et la dure réalité économique et sociale de la frontière se fondent dans la beauté d’une réalité reconstruite, au final pas moins vraie. « Le faux, [est une] reconstitution à la fois mystérieuse et scientifique, [qui] promet une réalité […] » 7.

La mise en scène de la Porte de Ceuta commence par un long travelling. La caméra, placée en position zénithale, filme en plongée l’interminable attente du côté marocain. Des images de voitures qui se succèdent lentement, d’agents des autorités qui tuent le temps par quelques exercices physiques, de contrebandiers qui jouent aux cartes pendant que d’autres se reposent, allongés sur du carton à même le goudron, un plan séquence qui s’étire pour restituer « l’expérience d’une observation distanciée »8 proche d’une enquête sociologique. « Reconstruire le réel est un travail scientifique, une sorte d’autopsie d’un moment du réel »9. [Ce procédé filmique n’est pas sans rappeler Dogville de Lars von Trier, dont la caméra surplombe le décor, réduit à sa plus simple expression, comme pour mieux révéler les tourments de l’âme, percer à jour les bassesses et styliser l’éternel conflit entre le bien et mal, pour que sa réalité n’en soit que plus frappante, ndlr] Bab Sebta s’inscrit, au moins formellement, dans cette démarche expérimentale de théâtralisation qui transcende la fiction pour amplifier le réalisme.

La deuxième étape, fidèle au rituel du poste frontière, est la préparation avant le passage. Le changement est marqué par un mouvement radical de la caméra, elle descend littéralement à hauteur d’homme, pour lire les visages. En position frontale, elle suscite une confrontation directe, à taille réelle, avec les contrebandiers et leur quotidien. C’est le temps de la préparation des ballots de marchandises récupérés dans les hangars, dans la zone du Tarajal. Vient ensuite le moment du passage des paquets par le gabarit et la sortie définitive vers le Maroc. La caméra reprend de la hauteur et rôde à nouveau au-dessus du plateau dans un mouvement de rotation. Faut-il le comprendre comme un écho au système sophistiqué de surveillance par radar et caméras à infrarouge mis en place par l’Union Européenne dès 2002 ? Ce commerce de contrebande, « l’une des plus grandes « industries » du Maroc »10, est le fruit d’une volonté de garder de bonnes relations avec l’Espagne, et de préserver le commerce en place bien avant son entrée dans l’Espace Schengen en 1991. En retour, le gouvernement espagnol autorise les résidents des villes limitrophes de Ceuta à se rendre très facilement et sans visa de l’autre côté de la limite.

Les portes s’ouvrent enfin et l’image se brouille : dernière étape. La file d’attente laisse place à un amas de corps qui s’entrechoquent, se débattent, pour finalement se faufiler et franchir cette porte : Bab Sebta. Pourtant, aucune porte n’est visible dans l’image. La tension devenue latente au fil des deux séquences précédentes semble relâchée dans un dernier moment de panique où le temps s’accélère. La caméra nous plonge dans une empoignade, les femmes tombent, l’autorité frappe, l’image vacille, tout s’effondre.

Le film s’achève sur la vue zénithale de quelques marchandises éparpillées au sol et les douaniers qui les inspectent. La caméra observe de haut, avant d’élargir le cadre et revenir au point de départ. De nouveau, des corps en attente, des ballots, quelques voitures au point mort, dans un espace où tout semble tourner en boucle. L’artiste pose son regard sur l’absurdité engendrée par cette porte improbable séparant deux pays, Marruecos et España, au bord de la Méditerranée que l’on aperçoit enfin, « en haut », comme l’explique la voix off.

Diwana, Randa Maroufi

Randa Maroufi, Diwana, cyanotype, 2019 © ADAGP Paris, 2021

La voix libérée

Le hangar devenu scène pour les acteurs de Bab Sebta est un huis clos transposé où la parole se libère ; des voitures s’échappent les histoires des contrebandiers et des douaniers ; leurs souvenirs remontent à la surface ; les postes radios diffusent des informations… Un ensemble de récits et conversations qui viennent troubler un peu plus le discours officiel et univoque qui entoure la frontière, émanant des autorités et des médias. Un tel usage du son et de la voix, au-delà du simple reportage vidéo, place le film du côté du documentaire. La frontière est littéralement épluchée par Randa Maroufi qui la reconstitue couche après couche : image, bruitage, voix.

Bruits de moteurs, cris de mouettes, coups de klaxons, pleurs d’enfants, bribes de musique, litanie du journal radiophonique, éclats de voix en espagnol, en arabe… le film commence par ces quelques sons qui campent le décor. Pourtant, l’absence de repères est totale. La voix off prend très rapidement le dessus et il ne reste plus qu’à se laisser guider : A partir de aqui, estamos a dos kilometros de la frontera (nous sommes ici à 2 km de la frontière.). Langue de la consommation, de la publicité, de la signalétique et de l’enseignement, l’espagnol est très présent dans cette région. Les équipes de surveillance espagnoles à la frontière reçoivent côté marocain du renfort de personnes qui parlent un espagnol parfait. L’accent de cette voix off féminine est celui de Madrid. Est-elle Marocaine ? Espagnole ? Simple touriste ? Membre de la Guarda Civil ou des autorités marocaines ? On ne le sait pas. En revanche, si l’artiste a délibérément choisi une voix féminine, c’est pour détourner les archétypes de l’« autorité » dont on considère qu’elle est généralement « masculine ». D’autres voix apparaissent ensuite, celles de contrebandiers et douaniers, que Randa Maroufi laisse s’exprimer. Les couches ajoutées par le son et la voix sont aussi multiples qu’équivoques, un mélange d’informations issues de la presse et de l’expérience toute personnelle de l’artiste, ainsi que d’autres sources plus aléatoires, collectées sur Internet, vues sur YouTube et réécrites par Randa Maroufi.

Bab Sebta, film de Randa Maroufi

Randa Maroufi, Bab Sebta, photogramme, 2019 © ADAGP Paris, 2021

« Le son vient pourrir l’image », explique Randa Maroufi, et la voix, souvent en décalage avec l’image, vient mettre en doute la véracité des faits rapportés. Délibérément, l’artiste sème le doute en opposant ce qui se joue à l’écran à ce que déclare la voix. Elle pousse au maximum l’incertitude des faits pour faire naître une réalité plus plausible qu’exacte. A la manière d’un peintre, elle reconstruit le réel de manière fictive.

Les impressions d’un passage

Plus qu’un va-et-vient entre fiction et documentaire, Bab Sebta se placerait davantage du côté de l’expérience, au sens du cinéma expérimental. Au-delà de la représentation d’une réalité conforme ou vraisemblable de Bab Sebta, Randa Maroufi analyse et restitue l’expérience d’un tel lieu dans toute son intensité.

L’artiste, que l’on devine derrière la voix off, donne une description très factuelle de Bab Sebta. Elle emploie « une mise à plat totalisant des observations »11, qui correspond au mouvement de la caméra au-dessus du sol du hangar, quadrillé de lignes et pointillés comme sur une carte.

Le parcours quotidien de Bab Sebta est devenu par ailleurs le sujet d’une série de dessins intitulée Diwana (douane), réalisée en parallèle du film. Randa Maroufi a demandé à certain·e·s contrebandier·e·s de retranscrire leur trajet du passage à Bab Sebta. En résultent des plans de la frontière restitués ensuite en tirage blue print. Ces dessins faits de lignes, flèches, points, pointillés, blancs sur fond bleu, offrent une nouvelle vision suspendue, quoique subjective, de cette zone frontalière. Ces plans ne comprennent pas seulement des indications d’orientation, mais aussi des informations sur l’heure de l’action – Departure at 5 pm from Morocco, et sa description – Sitting on the floor and waiting, indiquées par les légendes qui accompagnent ces cartes.

Bab Sebta, Randa Maroufi

Randa Maroufi, Bab Sebta, photogramme, 2019 © ADAGP Paris, 2021

Un jeu de rôle grandeur nature

Dans l’espace du film, les protagonistes deviennent acteur·trice·s de leur propre vie. Contrebandier·e·s eux·elles-mêmes, ils·elles maîtrisent ce lieu pourtant transformé par l’artifice de la mise en scène. Sur ce plateau, ils·elles rejouent leurs partitions et simulent des situations vécues à la frontière. Dès lors que les accessoires sont posés, ils·elles se pensent à Bab Sebta, savent se positionner malgré la disparition du paysage et de toute architecture familière. Un pyjama, une djellaba et du scotch qui leur sert à fixer la marchandise de contrebande autour de leurs corps, suffisent pour qu’ils·elles fassent le geste juste. L’approche adoptée par Randa Maroufi rappelle celle du photographe canadien Jeff Wall : « Au cinéma, et plus généralement dans la cinématographie, il y a une scène à jouer, il y a donc un acteur, et des lieux, des objets, des costumes, etc., préparés, agencés. […] Le terme néo-réalisme a d’abord désigné le cinéma italien des années 1950 et 1960, mais son sens s’est élargi, et il qualifie aujourd’hui une approche du cinéma dont un des caractères principaux, […] est d’éviter de distinguer l’acteur de son rôle, d’éviter the effect of the performer. Pour cela, les réalisateurs collaborent avec des acteurs non professionnels, des gens qui ressemblent aux personnages qu’ils jouent. »12.

La limite avec la réalité est d’autant plus poreuse que Randa Maroufi va au-delà du néo-réalisme évoqué par Jeff Wall. L’artiste a accepté Nabila et Keltoum, deux contrebandières connues à Ceuta, au sein de l’équipe de production. La collaboration a commencé en 2015 quand elle les a photographiées avec Khadija, autre contrebandière, pour un test technique. Cette image ainsi que les trois femmes portraiturées ont pris tant d’importance pour la réalisation du projet que l’artiste a décidé de reproduire leur portrait sur du satin de coton, réalisant un triptyque qui constitue une œuvre à part entière.

Nabila, Keltoum et Khadija © Randa Maroufi

Randa Maroufi, Attente (Nabila, Keltoum et Khadija), photographie, 2015 © ADAGP Paris, 2021

Lorsque l’artiste décide d’embaucher ses acteur·trice·s pour Bab Sebta, Nabila et Keltoum se chargent d’une partie du casting. Elles vont reproduire ce qu’elles connaissent le mieux, à savoir le système informel (et souvent illégal) qui régit les rapports entre contrebandier·e·s. Les derniers arrivés seront moins payés, comme à Bab Sebta, et la fiction n’y changera rien. Le film devient un trafic en lui-même. La tension engendrée par cette zone en marge de deux pays et de la légalité – renforcée par le spectre du quotidien des contrebandier·e·s – est palpable dans la mise en scène de Bab Sebta. Au cours des acheminements de matériel nécessaire au tournage depuis la Porte de Ceuta, Tétouan, Tanger ou bien depuis des hangars situés dans les environs, jusqu’au studio, la marchandise fut une fois bloquée, considérée comme de la contrebande et non comme les décors d’un film. La réalité de Ceuta rejoignait ainsi celle du film. Pendant que le petit peuple de Bab Sebta lui-même rejoue son quotidien sur le plateau de tournage, d’autres personnes exécutent ces gestes pour la première fois. En effet, Nabila et Keltoum ont détourné les règles du jeu et embauché des proches n’ayant jamais traversé Bab Sebta. Les deux femmes agissent en metteuses en scène et dirigent les mouvements de fausses contrebandières. Cette contrefaçon, que l’artiste a découverte bien plus tard au moment de la postproduction, confirme la distance entre cinéma et reportage essentielle à la compréhension de son œuvre.

La mise en scène finit-elle par envahir le réel ? Ou inversement ? Une fois j’ai été contrôlée ici. Ils m’ont arrêtée pour savoir ce que je dessinais. Que veux-tu que je te dise ? confie la voix off à la fin du film. Cette confidence est un éclat de réalité, un écho du vécu, qui émerge de la fiction. L’expérience personnelle de Randa Maroufi, pendant ces quatre ans de projet, remonte ici à la surface du film : « je ne savais pas comment quitter le film », avoue-t-elle. De fait, il va bien au-delà de la reconstitution de situations observées à la frontière. Il renferme quelque chose de l’ordre du vivant et de l’expérimental, « ce quelque chose qui, dans la méthode presque documentaire, occupe l’écart entre la cinématographie et le reportage »13.

En couverture : Randa Maroufi, Bab Sebta, photogramme, 2019 © ADAGP Paris, 2021

Envie de réagir ?

Lire aussi...

Parcourez nos éditions

Jean Dupuy par Renaud Monfourny pour la galerie Loevenbruck
04
04

Hommage à Jean Dupuy

Découvrir l’édition
Beaucoup plus de moins
03
03

Beaucoup plus de moins

Découvrir l’édition
Encyclopédie des guerres
02
02

L’Encyclopédie des guerres (Aluminium-Tigre)

Découvrir l’édition
O. Loys, bal des Incohérents
001
001

Décembre 2021

Découvrir l’édition
Younes Baba Ali, art et activisme en Belgique
01
01

Art et engagement Enquête en Belgique

Découvrir l’édition

Parcourir nos collections