À propos d’Enrichissement. Entretien avec Nathalie Moureau 2/3

Entretien par Switch (On paper)
Sommaire

Dans leur ouvrage Enrichissement, une critique de la marchandise (Gallimard, NRF Essais, 2017) Luc Boltanski et Arnaud Esquerre s’attachent à expliquer les mutations récentes du capitalisme. D’un monde dominé par une économie industrielle, centré sur l’innovation et le renouvellement rapide des objets, nous serions passés à une ère de l’enrichissement où des biens déjà produits, parfois même de simples rebuts, verraient leur existence enrichie et prolongée grâce à l’adjonction de caractéristiques culturelles et patrimoniales.

C’est ainsi que la fonction pratique d’un objet qui apparaissait primordiale pour définir la valeur dans le modèle industriel aurait perdu de sa pertinence au regard de la logique de collection où l’objet serait désormais acquis pour de tout autres motifs que la fonction utilitaire pour laquelle il a été initialement conçu. Le profit ne serait plus issu de l’exploitation du travail mais proviendrait de la rente commerciale extraite de biens valorisés pour lesquels les personnes les plus riches seraient prêtes à payer des montants très élevés.

L’ambition des auteurs va toutefois au-delà de cette simple opposition puisqu’ils entendent développer une vaste réflexion sociologique sur la valeur et les prix qui se distinguent des approches habituelles des économistes et socio-économistes. Alors que le monde économique accorde le primat à l’action individuelle et aux interactions interpersonnelles pour expliquer les mécanismes marchands, Luc Boltanski et Arnaud Esquerre font le choix d’une démarche structuraliste. Dans ce type d’approche, de nature holiste (c’est-à-dire globale), les objets n’ont de sens qu’en fonction de la place qu’ils occupent dans un système : les logiques individuelles sont limitées. Le désir de chacun n’est pas pris en compte. Dans « l’enrichissement », les systèmes sont ainsi définis par quatre facteurs appelés « formes de valorisation » : « standard », « collection », « tendance » et « actif ». Ce sont ces « formes » qui déterminent les prix (ou plutôt la valeur) de toute marchandise.