Noé, les gays et l’arc-en-ciel, une sculpture stigmatise l’hypocrisie autour des droits LGBT.

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Erigée en plein cœur de Varsovie, la sculpture l’Arc-en-ciel de Julita Wójcik est une œuvre anodine censée apporter de la joie aux promeneurs et dont l’artiste voulait qu’elle soit totalement apolitique. Pourtant, elle déchaîna les passions entre 2013 et 2015. Plusieurs fois brûlée, elle fut à chaque fois reconstruite par ses défenseurs, l’inertie politique face à ces actes de vandalisme révélant la situation préoccupante de la communauté LGBT.

 

L’Arc-en-ciel de Julita Wójcik a eu des adeptes, mais aussi des détracteurs particulièrement acharnés. Exposé sur la place Zbawiciela à Varsovie durant plusieurs années, il est probablement l’œuvre d’art contemporain créée après l’an 2000 la plus célèbre en Pologne. Grâce à l’intérêt accru des médias et aux attaques qu’il a subies de la part de certains politiciens, chaque Polonais ou presque qui lit les journaux ou regarde la télévision en a entendu parler. Toutefois, si le Polonais lambda ignorait qu’il s’agissait d’une œuvre d’art, et plus encore qui en était l’auteure, il avait incontestablement son avis sur cette construction d’acier recouverte de fleurs artificielles multicolores. Victime de multiples tentatives d’incendie, cette création a été l’œuvre la plus souvent vandalisée dans toute l’histoire de l’art polonais.

Comme Forrest Gump, l’Arc-en-ciel se retrouva sans le vouloir dans l’œil du cyclone politique. Par le plus grand des paradoxes, cette œuvre n’était pas celle que voulaient détruire ses opposants. Si ses édificateurs y voyaient une expression de la tolérance, de la joie et des valeurs européennes, ses détracteurs y percevaient le symbole des mouvements LGBT, même si les couleurs de l’Arc-en-ciel ne correspondaient pas exactement à celles du drapeau de la Marche des Fiertés.

 

Comme les livres ont leurs histoires…

Comme les livres ont leurs histoires, les œuvres d’art ont leurs destinées. Certaines d’entre elles se mettent à voler de leurs propres ailes, s’écartent de l’intention première de leur auteur, voire même vont à son encontre. Tel fut le cas de l’Arc-en-ciel de Julita Wójcik. L’artiste le voulait apolitique et au-delà de tout clivage. Contre toute attente, il fut le nœud d’un débat national. Il était comme une arête dans la gorge des nationalistes et de la droite en général. Pour les autorités municipales et gouvernementales (issues du parti Plateforme civique, PO), c’était une œuvre gênante, mais elles ne pouvaient pas ne pas la défendre farouchement, quand bien même la possibilité d’y lire un symbole LGBT n’aurait pas été à leur goût. La Pologne, que ce soit sous la gouvernance du PiS (Droit et Justice), de la PO et même, plus tôt encore, de la gauche postcommuniste, était et demeure à l’arrière-garde des pays luttant contre les discriminations. En ce qui concerne les droits de la communauté LGBT au sein de l’Europe actuelle, elle a incontestablement un train de retard.

Au fil du temps, la tension monta autour de l’Arc-en-ciel et il devint impossible d’y rester indifférent. On l’aimait ou on le détestait. Les événements se précipitèrent, quand il fut incendié le 11 novembre 2013, le jour de la fête nationale de l’Indépendance. Pour les uns, cet acte symbolisait le triomphe de la Pologne sur les valeurs imposées par l’« Ouest décadent », son refus de plier le genou devant les gays et les lesbiennes. Pour les autres, ce fut un drame. Du jour au lendemain, l’Arc-en-ciel a été enveloppé du voile du politiquement correct. Et pour cause, l’œuvre de Julita Wójcik avait bénéficié du soutien de l’Institut Adam Mickiewicz1, et, plus tôt encore, à Bruxelles, elle avait mis en valeur la présidence polonaise de l’Union européenne.

Œuvre d’envergure moyenne, l’Arc-en-ciel devint progressivement un objet d’intérêt pour les anthropologues. Il cessa assurément d’être une réalisation artistique dont la signification aurait été arrêtée par l’auteure. Les nationalistes qui l’abhorraient avaient raison sur un point : l’Arc-en-ciel varsovien était, avant toute chose, un « truc de pédés ». Et ce, pour la simple raison qu’il fut attaqué à de multiples reprises comme tel.

Tout a commencé à Wigry, dans le district de Suwałki, en 2010. Au cœur d’une nature splendide, dans les locaux d’un ancien couvent fondé par des moines camaldules, fonctionnait depuis des décennies un centre de création artistique qui, après 1989, faisait figure de reliquat du communisme atypique. Au cours des dernières années de son existence, sous l’ingénieuse direction d’Agnieszka Tarasiuk, ce centre a connu un regain d’activité et attiré de nombreux artistes, qui associaient volontiers la population locale à leurs projets.

 

Invitée à prendre part au cycle Flower Power…

Invitée à prendre part au cycle Flower Power initié par le centre de Wigry et au cours duquel furent présentées des œuvres principalement créées avec des fleurs naturelles, Julita Wójcik, inspirée par les couronnes funéraires, choisit d’orner l’arc qu’elle conçut avec des fleurs artificielles multicolores. Ce « symbole de la Joie », qui reliait l’un des murs du couvent au sol, fut érigé avec le soutien de bénévoles (suivant ainsi la devise des bénédictins «ora et labora »). L’interprétation de cette œuvre se fondait sur le fameux passage de la Genèse, où Dieu fait apparaître un arc-en-ciel après le Déluge, mais aussi sur un extrait d’un poème de Maria Konopnicka, qui évoque « un ruban aux sept couleurs » dessiné sur un nuage.

À cette époque, le sort du centre de création artistique était déjà scellé, même si sa fermeture était régulièrement repoussée. Finalement, les bâtiments ont été restitués à l’Église. Aujourd’hui, on peut y organiser le traditionnel bal des lycéens, cent jours avant le baccalauréat, ou passer une nuit dans la « suite papale ».

Lorsque le 11 novembre 2013, au cours de la Marche de l’Indépendance à Varsovie, on a mis le feu à l’Arc-en-ciel de Julita Wójcik, et que Bartosz Kownacki, député du PiS, s’est réjoui sur Facebook que « l’Arc des pédés soit en flammes », Paweł Potoroczyn, directeur de l’Institut Adam Mickiewicz, réagit aussitôt avec la verve qu’on lui connaît, en déclarant : « Monsieur le député, vous êtes un crétin. » Il s’empressa d’ajouter que l’Arc-en-ciel « avait vu le jour dans un couvent à Wigry » et que « le résultat était magnifique », ce qui semblait suggérer que cette région de la Pologne ne pouvait, en aucun cas, être le berceau d’une création pédérastique.

L’Institut Adam Mickiewicz est une institution publique dont la mission est de promouvoir la culture polonaise à l’étranger. Elle dispose d’un budget relativement important, si bien qu’à une époque on disait que la promotion de la culture polonaise à l’étranger se portait beaucoup mieux que la culture polonaise elle-même. Il était plus facile d’organiser une manifestation à Tokyo que sur les rives de la Vistule.

Cependant, du fait de son caractère public, l’Institut Adam Mickiewicz est censé porter une culture qui ne dissone pas avec la politique officielle du gouvernement en place. Certaines nuances ne sauraient donc y avoir leur place. L’Institut s’attela avec entrain à donner une dimension artistique à certains événements politiques, en particulier lors de la première présidence de la Pologne dans l’Union européenne en 2011. Les instituts culturels polonais disposèrent d’un budget exceptionnel pour financer des projets à l’étranger, par exemple une série d’expositions d’Alina Szapocznikow aux États-Unis organisées par le musée d’Art moderne (lequel ?), mais ils n’échappèrent pas à certaines excentricités artistiques.

Outre de nombreuses manifestations programmées dans diverses métropoles à travers le monde, en lien ou non avec les six « piliers » de la culture polonaise désignés pour l’occasion, l’Institut mit l’accent sur les actions culturelles menées à Bruxelles. On y organisa entre autres une rétrospective de l’art polonais, ainsi qu’un cycle de projets artistiques exposés dans l’espace public sous l’intitulé Fossils and Gardens (Fossiles et jardins). Sur les six travaux annoncés, quatre en réalité furent sélectionnés, et seuls trois furent réalisés : Double-Couche de Dominik Lejman, Spectre: un vandalisme postromantique de Maurycy Gomulicki et Arc-en-ciel de Julita Wójcik.

Seule l’œuvre de Gomulicki se rattachait plus ou moins à l’art critique. En brisant une partie des vitres de la façade d’un bâtiment condamné à la démolition, l’artiste polonais fit apparaître un dessin, mais au lieu du crâne initialement prévu, les fenêtres béantes esquissèrent le logo moins controversé du Bauhaus, une école d’architecture et de design d’avant-guerre, berceau du modernisme. Dominik Lejman, pour sa part, conçut une projection vidéo typique de son œuvre. Quant à l’Arc-en-ciel de Julita Wójcik, il fut érigé pour la première fois dans sa forme complète, en septembre 2011, devant le bâtiment du Parlement européen. Les fleurs avaient été préparées en amont durant l’été, à Sopot, suite à l’appel à contribution de l’artiste : « Réalisons ensemble un arc-en-ciel pour Bruxelles. » L’Arc-en-ciel était une sorte d’arche d’accueil fleurie qui « apportait de la joie », selon les communiqués de presse, aux employés des institutions européennes.

À l’époque, personne encore ne voyait dans l’Arc-en-ciel un quelconque symbole LGBT, car personne ne pouvait s’attendre à ce genre de chose de la part de la Pologne. David Černý dévoila une vérité plus profonde sur notre pays, à Bruxelles, à l’occasion de la première présidence tchèque de l’Union européenne en 2009, quand il installa, au siège du Conseil européen, sa monumentale Entropa. Cette sculpture verticale rappelait un modèle à assembler grand format, mais à la place des pièces détachées, on y trouvait les vingt-sept pays membres de l’Union européenne, chacun représenté par un motif, un objet ou une scène illustrant un stéréotype particulier. Černý expliquait qu’il s’était inspiré de l’humour des Monty Python.

 

Certains pays en prirent pour leur grade, d’autres moins…

Certains pays en prirent pour leur grade, d’autres moins. Si la Belgique et le Danemark furent symbolisés respectivement par des chocolats et des briques Lego, l’Allemagne fut représentée par des autoroutes, dont le réseau évoquait dangereusement une croix gammée. La Pologne, quant à elle, fut incarnée par des prêtres plantant un drapeau arc-en-ciel dans un champ de pommes de terre. La scène rappelait sans équivoque le geste des soldats américains sur l’île d’Iwo Jima, immortalisé par une photographie célèbre de la Seconde Guerre mondiale. Chose remarquable, Černý avait anticipé le Brexit : le Royaume-Uni, connu pour son euroscepticisme, était absent de son œuvre.

Difficile d’imaginer une caricature de la Pologne plus pertinente. La question des droits des LGBT s’est en effet révélée comme une patate chaude durant les années où la PO était au pouvoir. Par précaution, toute tentative de légiférer sur l’équivalent du PACS était tuée dans l’œuf. La PO, qui se voulait le parti pro-européen par excellence, dévoila à cette occasion son visage conservateur. L’ironie de Černý fit mouche aussi en ce qui concerne les prêtres. L’Église catholique, la plus importante force politique du pays, veille à la stricte limitation des droits des LGBT, alors que certains prêtres eux-mêmes évoquent l’existence d’un « lobby gay » au sein de l’Église. Le champ de patates parachevait le portrait de la Pologne, puisqu’en 2006 le quotidien allemand Tageszeitung avait comparé le président Lech Kaczyński à une pomme de terre, suscitant aussitôt une protestation indignée de la diplomatie polonaise (en dépit d’une démarche en justice, les Allemands refusèrent de s’excuser publiquement).

Au cours de l’été 2010, la création de Černý a été exposée en Pologne, au Musée national de Varsovie, alors dirigé par Piotr Piotrowski. Durant son bref mandat, ce dernier s’est efforcé de mettre en œuvre un musée critique, dont la vocation, selon lui, était de participer activement aux débats contemporains et de représenter la complexité de la société. Aux avant-postes de ce projet se trouvait l’exposition Ars Homo Erotica organisée par Paweł Leszkowicz, qui mettait en lumière la dimension homo-érotique dans l’art (et le regard homo-érotique porté sur l’art) depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne. Qui plus est, elle se tenait en même temps que l’Europride à Varsovie.

Si cette exposition préparée hâtivement avait ses défauts, elle demeure un événement sans précédent dans l’histoire des musées polonais, et qui ne se reproduira pas de sitôt. « Peu importe sa qualité, ce qui compte, c’est qu’elle existe », écrivit Bogusław Deptuła dans la revue culturelle Dwutygodnik, et il avait raison. Organiser une exposition sur l’art queer dans le plus grand musée de la capitale polonaise constituait un véritable tournant. De plus, Ars Homo Erotica était introduite par un fragment de l’Entropa de Černý : la caricature de la Pologne.

Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, Ars Homo Erotica n’a pas suscité de grands mouvements de contestation, du moins il n’y eut aucune manifestation devant les portes du Musée national. Cependant, l’exposition a été à l’origine d’un débat houleux au sein de la Diète et ce, quelques mois avant son vernissage. Stanisław Pięta, député du PiS, se demanda notamment pourquoi Piotr Piotrowski s’était limité à l’homosexualité, « écartant de ce fait les œuvres des nécrophiles, des pédophiles et des zoophiles ». Bogdan Zdrojewski, le ministre de la Culture, prit en personne la défense de l’exposition, arguant qu’elle s’inscrivait dans le concept de musée critique.

 

Comparé à l’Entropa tchèque…

Comparé à l’Entropa tchèque et malgré les moyens mis en œuvre pour sa réussite, le programme culturel de la présidence polonaise faisait pâle figure. Il semblait recueillir davantage de succès en Pologne même qu’en dehors de ses frontières, comme la plupart des événements organisés à l’étranger par l’Institut Adam Mickiewicz, c’est du moins ce que laissait penser la presse polonaise à l’époque. Tous les événements de ce programme, bons ou moins bons, y compris les ateliers organisés dans diverses capitales européennes qui consistaient à broder la devise I, Culture sur des bouts de tissu (le ministre Bogdan Andrzej Zdrojewski s’assit lui-même derrière une machine à coudre) furent encensés par les médias polonais, et une rétrospective fut exposée dans la galerie d’art Zachęta, à Varsovie, pour clôturer la présidence polonaise. Enfin, en juin 2012, sur la place Zbawiciela à Varsovie, non loin de l’Institut Adam Mickiewicz, on recréa l’Arc-en-ciel comme monument commémoratif de toute cette entreprise.

Quoi qu’on ait pu dire à son propos, quel que soit le passage de la Bible auquel on se référait, l’Arc-en-ciel s’avéra décevant. La construction fleurie n’était pas une arche à la courbe harmonieuse, mais un assemblage de segments anguleux. Qui plus est, l’aspect squelettique de l’œuvre jurait avec les valeurs architecturales de la place Zbawiciela. Les fleurs artificielles soulignaient l’aspect kitsch de l’ensemble. En revanche, les clichés pris à des fins promotionnelles furent très réussis. L’Arc-en-ciel devait être beau, et c’était officiellement le cas. Il reste que l’installation d’une création facilement inflammable au beau milieu de l’un des endroits les plus festifs et branchés de Varsovie ne pouvait se finir sans incidents.

Durant l’été 2012, au moment du championnat d’Europe de football organisé en Pologne et en Ukraine, chaque nuit ou presque, des audacieux escaladaient l’Arc-en-ciel, tandis que les habitués du bar « Plan B » et les amateurs de vin du « Charlotte » voisin se demandaient quand allait arriver le jour où l’on vérifierait si les fleurs de l’arche étaient aussi inflammables qu’on le prétendait. Les touristes étrangers, pour leur part, croyaient se trouver dans un quartier gay – à leurs yeux, l’Arc-en-ciel ne prêtait à aucune équivoque. Avec l’installation de son œuvre sur la place Zbawiciela, Julita Wójcik avait conféré à la Pologne des traits singulièrement européens.

Les tentatives d’incendie ne se firent pas attendre. Dès octobre 2012, l’Arc-en-ciel brûla pour la première fois. Paweł Potoroczyn, le directeur de l’Institut Adam Mickiewicz, adressa aux « vandales » et aux « ignorants » un appel exalté en vers libre. Selon Potoroczyn, on avait mis le feu à « une œuvre d’art financée par les impôts des citoyens polonais, […] au travail de milliers de bénévoles : des femmes, des hommes et des enfants marqués par le sceau de l’exclusion, des chômeurs, des pauvres, des handicapés, qui avaient voué leur temps et leur énergie à apporter de la joie aux autres, […] à un monument qui donnait le sourire à des milliers de Varsoviens, aux touristes du monde entier et même aux supporters de foot. » « Vous avez détruit le signe de l’Alliance2 ! », fulminait Potoroczyn qui, indéniablement, semblait voir dans l’Arc-en-ciel un symbole biblique.

Potoroczyn tendait à l’exagération en prétendant que l’Arc-en-ciel, « depuis le premier jour de son installation, se mariait à merveille avec l’architecture de la ville ». Pourtant, avant d’être brûlée, l’œuvre de Wójcik ne devait être qu’un projet temporaire commémorant la présidence polonaise de l’Union européenne (peu reluisante d’un point de vue politique, mais brillante sur le plan artistique, selon la rhétorique habituelle de l’Institut Adam Mickiewicz). À un moment donné, pourtant, on décida, non sans l’appui du quotidien varsovien Gazeta Stołeczna, que l’Arcen-ciel serait un deuxième « palmier ». On chercha aussitôt de nouveaux bénévoles qui accepteraient de consacrer des heures de travail non rémunérées à la reconstruction de l’œuvre de Julita Wójcik. Des fleurs de papier furent confectionnées à la chaîne, un peu comme dans la publicité d’une célèbre marque de chocolat.

Des années-lumière séparaient pourtant l’œuvre de Joanna Rajkowska intitulée Bons baisers de l’Avenue Jerozolimskie, un palmier artificiel installé sur le rond-point Charles-de-Gaulle à Varsovie, de l’Arc-en-ciel de Julita Wójcik. Si l’Arc-en-ciel avait eu le mérite de fleurir la politique polonaise à l’étranger, le palmier avait été dès le début une épine dans le pied des pouvoirs politiques polonais et ne plaisait pas aux Varsoviens. Cette œuvre, la plus originale et la plus percutante dans tout l’espace public de la capitale, avait dû laborieusement gagner la sympathie des habitants. Selon Rajkowska, le palmier devait rappeler le passé juif de la ville, inscrit dans le nom de l’avenue où il était installé, littéralement l’« avenue de Jérusalem ». Il est en quelque sorte devenu un symbole de la diversité et de l’accueil de la différence, elle-même constituant un élément étranger dans le paysage urbain.

Par la suite, Rajkowska s’est également servi de son palmier à des fins plus strictement politiques. Quand, en 2007, les infirmières polonaises se mirent en grève, le palmier arbora leur coiffe caractéristique en signe de solidarité. Lors de l’ouverture de l’Euro de football 2012, pour soutenir les opposants au championnat, elle retira au palmier une partie de son feuillage. Mais comme il en restait, le geste passa inaperçu, à l’instar des opposants, qui furent submergés par la vague exaltée des supporters.

 

Joanna Rajkowska, Death of the palm tree, 2019. Photograph: Marek Szczepański.

 

Comparé au palmier, l’Arc-en-ciel était vide de signification…

Comparé au palmier, l’Arc-en-ciel était vide de signification. Son auteure l’avait laissé à la libre interprétation des passants. Qui plus est, Wójcik aurait préféré que sa création, malgré sa ressemblance avec le symbole LGBT, soit « dénuée de tout engagement politique et social ». Elle affirmait que l’Arc-en-ciel « avait vocation à être beau, tout simplement ». Ainsi, au gré des besoins, on pouvait lui attribuer diverses significations. À Wigry, c’était une œuvre radieuse née d’un commun effort, à Bruxelles, l’arc-en-ciel d’une artiste pro-européenne, tandis qu’à Varsovie il s’agissait d’« un symbole d’alliance » assez indéfini, qui apportait de la joie aux Varsoviens et aux touristes de passage dans la capitale polonaise. Les premières tentatives d’incendie lui furent paradoxalement bénéfiques. Partiellement brûlé, laissant voir la ferraille noircie sous les fleurs de pacotille, l’Arc-en-ciel reflétait mieux la réalité polonaise, il mettait en lumière les tensions qu’il avait suscitées en tant que symbole. Car, en toute sincérité, à quoi faisait-il allusion ? À quelle alliance ? À quelle égalité des droits ? À quelle tolérance ?

Dès le mois de mars 2013, Hanna Kozłowska rapportait, dans les colonnes du New York Times, trouver le lien de l’article les attaques des politiciens du PiS contre l’Arc-en-ciel dans le contexte des droits des gays et des lesbiennes. Les radicaux de droite et les nationalistes polonais considéraient le travail de Wójcik comme une provocation et une insulte adressée aux catholiques, justement parce que le drapeau arc-en-ciel est un symbole LGBT. Et il est vrai que les militants des droits LGBT s’identifiaient de plus en plus à l’Arc-en-ciel.

En Pologne, si le sujet des LGBT apparaissait dans l’espace public, c’était plutôt dans un contexte négatif. À l’époque, Anna Grodzka, femme transgenre, et Robert Biedroń, premier député polonais ouvertement homosexuel, siégeaient déjà au Parlement. Au sein même de l’assemblée, l’ancien président Lech Wałęsa, le héros légendaire de Solidarité, s’autorisait des remarques homophobes. Il alla jusqu’à songer à l’instauration d’un « ghetto des bancs » pour les homosexuels et à suggérer aux députés gays de s’installer au dernier rang, « voire plus loin, de l’autre côté du mur ». Du reste, son homophobie lui valut qu’on débaptise la rue qui portait son nom à San Francisco. Varsovie, elle, conserva son arche aux couleurs de l’arc-en-ciel.

 

Jamais les motifs des premières tentatives d’incendie…

Jamais les motifs des premières tentatives d’incendie de l’Arc-en-ciel ne furent clairement déterminés, on ne pouvait donc être certain de leur caractère homophobe. La situation changea radicalement après la fête de l’Indépendance de 2013, lorsque TV Republika retransmit le défilé des nationalistes avec l’Arcen-ciel en flammes en toile de fond, et que cet acte de vandalisme fut soutenu par certains politiciens de droite et des dignitaires religieux. Avant cela, ni l’artiste ni l’Institut Adam Mickiewicz n’avaient réalisé que l’arc-en-ciel, en tant que symbole « gay », pouvait l’emporter sur le symbole de l’alliance biblique. Or, l’alliance passée entre Dieu et les hommes n’est pas un sujet aussi porteur que la présence des gays et des lesbiennes dans l’espace public. La question de leurs droits se trouve au cœur du débat politique.

L’Arc-en-ciel en flammes se retrouva à la une des journaux. « Dehors, les pédés ! » exigeait Wojciech Cejrowski, une célébrité du petit écran, tandis que le journaliste Rafał Ziemkiewicz se réjouissait de voir brûler « l’arc-en-ciel de la IIIe République ». L’hebdomadaire W Sieci y voyait un « feu sacré ». On se mit à intercaler des fleurs dans le squelette calciné de la construction, de sorte que ce geste de deuil prit rapidement un aspect caricatural. Même l’ambassadeur de Suède se déplaça, à l’instar de la célèbre chanteuse Edyta Górniak. C’était comme si ce triste événement devait inspirer le même genre de rituels que le décès de la princesse Diana. C’était une impasse. Puisqu’il y avait une victime, il fallait inexorablement la pleurer puis la ressusciter. La question de la violence homophobe, quant à elle, restait tue.

Il aurait été absurde qu’un pays comme la Pologne, dont la législation considère les gays et les lesbiennes comme des citoyens de seconde catégorie, promeuve des symboles de lutte pour l’égalité des droits LGBT. Pourtant, quand les nationalistes ont attaqué l’Arc-en-ciel, il lui fut impossible de ne pas le défendre.

La situation virait au paradoxe. Les nationalistes mettaient le feu à un arc-en-ciel de « pédés » – selon l’expression du député Kownacki –, tandis que Julita Wójcik, l’Institut Adam Mickiewicz et les autorités de la ville reconstruisaient une arche « biblique et euro-enthousiaste ».

On condamnait les actes de vandalisme, mais on passait sous silence le fait qu’ils visaient en réalité les gays et les lesbiennes, qu’ils avaient un caractère homophobe. Les réactions suscitées par ces incendies n’étaient pas sans rappeler l’attitude des autorités compétentes en matière de violence à caractère homophobe ou transphobe. En Pologne, les membres de la communauté LGBT ne sont pas protégés par le droit pénal. Lorsque ces derniers signalent un crime de haine, la police consigne rarement le fait qu’il est lié à leur orientation ou leur identité sexuelles. Or, en Pologne, les LGBT sont deux fois plus souvent victimes d’agressions que les hétérosexuels3. L’incendie de l’Arcen-ciel rappelait ce fait.

 

Qu’une œuvre foncièrement homosexuelle…

Qu’une œuvre foncièrement homosexuelle n’ait pas sa place dans l’espace public varsovien n’était un secret pour personne. Il suffit de se rappeler les attaques dont a fait l’objet l’action « Montrons-nous » menée par Karolina Breguła, qui avait exposé des photos de gays et de lesbiennes se tenant par la main dans les rues des grandes villes polonaises. Il suffit de se rappeler le sort de la fresque réalisée en 2011 à la demande du musée de l’Insurrection de Varsovie par Karol Radziszewski, l’un des premiers artistes polonais ostracisé, qui évoquait ouvertement l’homosexualité dans son œuvre.

La fresque de Radziszewski devait recouvrir le mur d’enceinte du musée. Lorsqu’il s’est avéré que le dessin – une foule de protagonistes esquissée sur un fond blanc dans un style propre à l’artiste – représentait les torses nus des partisans de l’insurrection, le projet fut aussitôt rejeté par la direction du musée sans aucune explication. La qualité artistique de la fresque ne fut pas mise en cause, mais il ne fallait en aucun cas que les combattants légendaires polonais soient un objet de désir pour l’artiste gay.

En 2007, Wilhelm Sasnal avait déjà introduit le thème de l’homosexualité sur le même mur, quoique plus discrètement. Il y peignit un trompe-l’œil représentant des pensées, mais ces fleurs étaient en réalité des crânes humains. Comme il l’expliqua par la suite, «pansy », les pensées en anglais, est un terme argotique employé pour désigner les homosexuels.

Julita Wójcik n’avait pas l’intention de créer une œuvre queer, mais à l’instar des responsables politiques polonais, elle avait sous-estimé la puissance du symbole LGBT, que ce soit en Pologne ou à Bruxelles. Le drapeau arc-en-ciel fut imaginé dans les années 1970 par Gilbert Baker, un militant gay de San Francisco. Aujourd’hui, ce drapeau flotte dans tous les quartiers gays et il est brandi lors des Marches des Fiertés partout dans le monde. Dans les quartiers gays, même les passages piétons sont aux couleurs de l’arc-en-ciel. Désormais, ce symbole est sans équivoque. Or, interrogée à ce sujet, l’artiste polonaise expliquait au départ que le symbole de la communauté LGBT n’était pas l’arc-en-ciel, mais le drapeau arc-en-ciel.

Le débat sur la nécessité de reconstruire l’Arc-en-ciel prenait une tournure absurde, car sa destruction était rarement reconnue comme une attaque homophobe dirigée non pas tant contre l’œuvre ni son auteure que contre la communauté LGBT. Weronika Czyżewska, présidente du Comité de citoyens pour la défense de l’Arc-en-ciel, dont le but était de recueillir les fonds nécessaires à sa reconstruction, déclarait elle-même : « Divers groupes s’attribuent ce symbole, ce qui explique les débats et les conflits que l’on connaît. C’est aussi la raison pour laquelle ont eu lieu les événements regrettables du 11 novembre sur la place Zbawiciela. »

Czyżewska noyait le poisson, et elle n’était pas la seule. Ce ne sont pas les gays et les lesbiennes qui provoquèrent ces attaques avec leurs symboles. En revanche, les événements du 11 novembre 2013 avaient clairement révélé le rapport entretenu par ces « divers groupes » avec le symbole de l’égalité des droits des minorités sexuelles. Personne n’avait eu à revendiquer quoi que ce soit. Ce symbole existait déjà depuis des décennies, comme existaient déjà le conflit émanant de la présence des LGBT dans l’espace public et le problème de la violence à leur encontre, qui éclatait au grand jour.

Aux yeux des politiciens, l’Arc-en-ciel était devenu un symbole de résistance « contre » (les nationalistes, les actes de vandalisme, etc.), mais dès lors qu’il se changeait en un symbole de lutte « pour », l’affaire s’arrêtait sur des grandes phrases. Et pour cause : Noé n’accueillit aucun couple homosexuel à bord de son arche. Ce qui comptait, c’était la procréation.

 

L’Arc-en-ciel de Wójcik continua d’exister…

L’Arc-en-ciel de Wójcik continua d’exister. Il fut reconstruit en avril 2014 et équipé d’un système anti-incendie, dont les gicleurs ne le protégèrent cependant qu’en partie des nouvelles attaques, notamment le jour des élections européennes, le 25 mai 2014. Il n’en devint que plus gay. En juin 2015, la Marche des Fiertés passa devant lui. Puis l’Arc-en-ciel fit ses adieux à la place Zbawiciela en août 2015. Il rejoignit la collection du Centre d’Art moderne « Zamek Ujazdowski », en réalité son entrepôt.

À vouloir défendre l’arc-en-ciel à travers l’Arc-en-ciel, nous nous sommes laissés entraîner vers des sujets secondaires, avec cette succession d’incendies et de reconstructions. Toute l’affaire s’écartait de l’intention artistique et des aspirations de Julita Wójcik. Le problème ne résidait pas dans l’œuvre d’art elle-même, bien évidemment. Brûler les fleurs artificielles de l’arche n’avait pas pour but de porter atteinte à une quelconque alliance avec Dieu, mais bien de viser une communauté précise, celle des gays et des lesbiennes en Pologne. Les tensions autour de cette œuvre n’étaient pas nées de la question de savoir à qui elle appartenait, ou si les LGBT pouvaient s’en réclamer seuls détenteurs. Le nœud du problème était de reconnaître contre qui et contre quelles valeurs les actes de vandalisme étaient dirigés.

Les enthousiastes qui scandaient «Run, Forrest, run! » ont été grandement déçus. Forrest s’est arrêté à mi-chemin, quand il a réalisé qu’il était fatigué et qu’il ne savait pas véritablement pourquoi il courait. Il a laissé le groupe qui l’avait imité dans la même perplexité. Les Polonais qui s’étaient impliqués dans la défense de l’Arc-en-ciel ignoraient au fond au nom de quoi ils couraient. L’enjeu était de découvrir quels sujets pouvaient résonner dans l’espace public et quels autres étaient encore tabous. Le travail de Julita Wójcik n’a rempli cette mission qu’à moitié.

 

Traduit par Lydia Waleryszak
Texte déjà publié dans la revue Dwutygodnik en novembre 2013
Couverture : Julita Wójcik, Tęcza (arc-en-ciel), 2012, Varsovie.

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