Les natures vivantes d’Irene Kopelman par Hélène Guenin Irene

Les natures vivantes d’Irene Kopelman L'art verrait-il ce que la science ne voit plus ?

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Entre l’artiste Irene Kopelman et les scientifiques de l’IMEV - Institut de la Mer de Villefranche (France) et de l’IRCAN (l’Institut de Recherche sur le Cancer et le Vieillissement de Nice), se construit un projet qui met en exergue des organismes capitaux dans la chaîne de la vie et de l’évolution, apportant un éclairage précieux sur ce monde marin, véritable miroir des enjeux écologiques et de santé actuels.

Février. Le vent souffle à Villefranche-sur-Mer. Les mas des bateaux s’entrechoquent dans la rade qui se déploie au pied de l’Observatoire océanologique. J’ai rendez-vous avec l’artiste Irene Kopelman, figure familière des lieux depuis un mois. Je vais découvrir l’un des laboratoires avec lesquels elle collabore et rencontrer ses interlocuteurs. Depuis sa première venue à Nice, fin 2017, pour la préparation de son exposition personnelle au MAMAC, nous envisagions d’inscrire sa recherche dans ce territoire fertile d’études marines et dans la singularité de cet écosystème méditerranéen. La rencontre avec Stefano Tiozzo, directeur de recherche au Laboratoire de Biologie du Développement de Villefranche-sur-Mer (LBDV) puis Eric Röttinger, directeur de recherche à l’Institut de Recherche sur le Cancer et le Vieillissement de Nice (IRCAN) et le soutien de l’Université Côte d’Azur ont donné une tournure décisive et rendue possible cette aventure à la croisée entre recherche scientifique et expérimentation artistique.

Une première immersion en laboratoire, à l’hiver 2019, avait permis à l’artiste de se familiariser avec les sujets d’études respectifs des deux équipes, leurs points de convergence et les protocoles de recherche autour de créatures marines invertébrées. Ce premier tour d’observation, impossible sans la curiosité des directeurs de recherche et leur ouverture aux possibles frictions avec d’autres disciplines, a conforté leur confiance dans la démarche d’IK et rendue manifeste sa compréhension des enjeux de temps et de ressources qu’impliquerait une collaboration sur le long terme. Elle a également mis en évidence aux yeux des chercheurs le potentiel apport de son observation hors des canons, les opportunités d’acquérir des connaissances complémentaires en introduisant un regard décentré au cœur de l’expertise, confirmant ainsi la pertinence de ce nouveau projet de résidence que l'artiste réalise depuis le début de l'année 2020.

En science comme en art, la connaissance vient de la pratique

Familière de ces territoires hybrides, IK est animée depuis des années par la conviction que la science et l’art ont pour enjeu commun une connaissance fondée sur la pratique. Depuis 2005, elle a mené de nombreuses résidences de recherche en collaboration avec des muséums d’histoire naturelle, des collections géologiques (Londres, Amsterdam), des parcs naturels (Hawai) ou des laboratoires tels que le Smithsonian Tropical Research Institute au Panama ou le Manu Learning Center dans la forêt péruvienne, observant leurs travaux de terrain avant d’initier son propre sujet d’étude et protocole de représentation. D’origine argentine, basée à Amsterdam, elle explore des écosystèmes exceptionnels du globe en quête de compréhension des mécanismes du monde vivant. Chaque nouveau site représente pour l'artiste l'opportunité d'une immersion. Sensible tout d'abord : elle ressent le paysage, vit son échelle, ses mouvements, ou le cycle de métamorphose des êtres vivants ; visuelle bien sûr ; intellectuelle enfin (découvrir avec les équipes scientifiques sur place les outils d’enregistrement, comprendre la vie propre de ces écosystèmes ou créatures et leur rôle à une grande échelle). De ces phases d’observation, naissent de graciles dessins ou peintures, à la limite de l’abstraction, dont les motifs parcellaires évoquent autant d’échantillons d’un paysage ou manifestations du comportement et des impulsions de vie des espèces observées. Ce travail « sur le motif » et cette pratique de relevés « d’après nature » renvoient aux explorations des naturalistes aux 18ème et 19ème siècles qui tels Alexander Von Humboldt ou Charles Darwin, ont accumulé, au cours d'expéditions à travers le monde, nombre d'observations sur la faune, la flore, les espèces et la géographie, rapporté herbiers, planches illustrées témoignant de ce monde élargi qu'ils arpentaient. Cette généalogie de la pratique de l’artiste, fondée sur l’histoire de la science et du dessin comme outil de connaissance, trouva d’ailleurs un écho immédiat lors de notre visite dans l’incroyable centre de documentation de l’Observatoire avec, en particulier, la découverte des ouvrages et planches du biologiste et philosophe Ernst Haeckel documentant la biologie marine.

En 2016, IK initie une recherche fondée sur la couleur de l'eau naturelle en dialogue avec le Royal Netherlands Institute for Sea Research (NIOZ). Ce projet marque une première rencontre avec les micro-organismes marins – à l’époque le plancton. Après l’exploration des glaciers, banquises, forêts tropicales, voici que l’univers marin et l’échelle entre cet écosystème et les micro-organismes qu’il abrite, offre à l’artiste la promesse de nouveaux processus créatifs.

Irene Kopelman, Test Drawings Botrylle Laboratoire de Biologie du Développement de Villefranche-sur-Mer (LBDV), 2020

Irene Kopelman, Test Drawings Botrylle, Laboratoire de Biologie du Développement de Villefranche-sur-Mer (LBDV), 2020

 

À la rencontre de nos cousins Nematostella et Botrylle étoilé

Les laboratoires de Nice et Villefranche lui ouvrent désormais la voie d’un sujet très peu traité par les artistes, celui de minuscules invertébrés marins de la famille des cnidaires pour le laboratoire d’Eric Röttinger (coraux, anémones de mer, méduses) et ascidies pour celui de Stefano Tiozzo. IK choisit respectivement d’étudier le Nematostella et le Botrylle étoilé qui forme des colonies de clones aux formes florales. Le point de convergence de recherche des deux laboratoires est la capacité de régénération dont témoignent ces deux créatures et l’étude des facteurs de leur longévité, avec des perspectives d’applications médicales à la clé. « Ce sont nos cousins » m’annonce Stefano Tiozzo avec un sourire alors qu’il me présente plusieurs colonies de Botrylles, s’épanouissant entre deux plaques de verre dans le laboratoire. « C’est l’un des organismes les plus proches des vertébrés » précise-t-il. IK m’installe dans l’espace qui lui a été ménagé et me fait découvrir plusieurs colonies au microscope tout en m’expliquant les protocoles précis qu’elle doit suivre pour les observer sans les stresser ni les mettre en souffrance. Nous retournons sur le port, où elle me montre quelques échantillons de Botrylles et m’explique : « J’aime le rituel. Chaque plaque aurait-elle une couleur différente ? Comment de variations pourraient bien exister ? Devrais-je les étudier toutes une à une ? ». Elle se lance alors dans la description de leurs phases de croissance, de leurs changements de couleurs, de leurs propriétés. Depuis plusieurs semaines, elle participe avec les scientifiques à des rencontres professionnelles, échange avec eux, questionne, observe, se forge un savoir, tente de se placer du point de vue de son sujet d’étude. Sa méthode : « regarder, prendre des notes, réfléchir, dessiner ». L’acte du dessin participe du processus de compréhension mais n’intervient qu’après une familiarisation avec les caractéristiques de la créature. Le choix de la technique accompagne intimement ce qu’elle en perçoit d’un point intellectuel mais aussi de manière intuitive. Les premiers tests à l’aquarelle, sublimes, éthérés, expriment la nature diaphane, la transparence et légèreté de ces organismes marins. Les tests de couleurs qu’elle me montre révèlent les subtiles évolutions de leurs teintes selon les étapes de leur existence. Rapidement pourtant elle préfère le crayon, plus rapide, plus à même d’exprimer les cycles souvent rapides de métamorphose de ces créatures. Le défi posé, à ce jour, est comment – selon ses mots - «  performer »1 le dessin, pour accompagner et traduire ce processus d’évolution et ces états successifs. Les notes brutes de l’artiste, consultées après la visite retracent cette empathie progressive avec Nematostella :


“12 février
De nouveaux mots, une anatomie que je ne comprends pas, l’hypothèse logique que je comprends plus que ce que je fais probablement.
Je suis la bienvenue dans un laboratoire, avec les meilleures intentions du monde, ils m’expliquent des tonnes de choses, j’essaie de m’accrocher, j’essaie de me détendre, comme les petits organismes. J’observe la respiration des organismes ; J’essaie de me mettre au diapason, même de respirer avec eux.
(…)
Mes nouveaux rivaux… très légers ceux-là. Pleins de transparences, rose tendre, un rose orangé. Tous les mots semblent trop forts pour les décrire, eux si doux.
Si je devais les dessiner aujourd’hui, je le ferais tout en transparences.
28 février
Ce que j’aime, c’est la douceur de l’organisme, les couleurs sont douces, le mouvement aussi. Il n’y a rien de violent chez eux, que ce soit la couleur, la matérialité ou les mouvements.
(…)
Le mouvements de ces animaux provoque une ligne flottante – celle que je cherchais depuis longtemps.“ 

Lorsque nous retrouvons Eric et Stefano, Irene explique : “J’ai l’intime conviction que le dessin est un outil pour comprendre et atteindre une certaine connaissance, une façon d’activer une manière particulière de penser.” Interrogés en retour sur l’enjeu de cette présence artistique dans leurs laboratoires, tous deux insistent sur l’opportunité des observations menées par Irene car elles sortent des paramètres de recherches. « Irene regarde et prend note de détails morphologiques et d’évolutions de couleurs qui ne font pas partie de notre protocole et dont nous pourrions tirer des enseignements ou encore de traits de comportement qui pourraient offrir de nouveaux marqueurs phénotypiques2 » explique Stefano, tandis qu’Eric renchérit : “Malheureusement, la science moderne s’efforce souvent de faire le point sur les choses compliquées et techniquement sophistiquées plutôt que de prendre le temps de s’intéresser correctement aux modèles de recherche. De ce fait, avoir Irene au labo, qui part d’une approche objective, fondée sur l’observation, pour analyser notre modèle de recherche et la question biologique que nous posons, pourrait nous conduire à des observations totalement inattendues, que nous aurions pu négliger.”

Frappée par leur capacité à inclure des champs hétérogènes et à accepter une forme de porosité avec d’autres modes de pensée, je comprends que nos deux scientifiques sont déjà habitués à penser “out of the box”, et à confronter leur pratique et leurs équipes à la perspective, notamment, de philosophes ou de spécialistes de l’éthique. Une façon de redynamiser le processus de recherche par l’introduction d’autres mécanismes de pensées.
La présentation en ligne du laboratoire de Stefano aurait dû m’éclairer à cet égard. Elle est introduite par une citation de John Steinbeck issue d’un ouvrage publié à partir d’une expédition en mer de Cortez avec son ami Ed Ricketts, biologiste marin :
“Il existe des colonies de tuniciers3 en haute mer qui se sont formées comme le doigt d’un gant. Chaque membre de la colonie est un animal individuel, mais la colonie elle-même constitue un autre animal propre, et n’apparaît en aucune manière comme la somme de ses individus. Donc, un homme au raisonnement individualiste qui demanderait “Quel est l’animal, la colonie ou l’individu ?” doit abandonner cette façon de penser et dire “Pourquoi, ce sont deux animaux et ils sont aussi dissemblables que les cellules de mon corps le sont de moi. Je suis bien plus que la somme de mes cellules et, pour autant que je sache, elles sont bien plus que la simple division de moi-même.” John Steinbeck, The log from the Sea of Cortez, (1951)
Ricketts était animé par une vision écologique selon laquelle l'homme n'est qu'une composante d'une grande chaîne d'êtres vivants. Une famille en somme… Une interrelation surtout du vivant depuis ses plus minuscules composantes. Tout cela résonne plus que jamais avec notre monde contemporain pris dans un entrelacs d’interdépendances…
Le projet qui se construit entre l’artiste et les scientifiques met en exergue des organismes capitaux dans la chaîne de la vie et de l’évolution et apporte un éclairage sur ce monde marin, véritable miroir des enjeux écologiques et de santé actuels.

Irene Kopelman, Test Drawings Nematostella, Institut de Recherche sur le Cancer et le Vieillissement de Nice (IRCAN), 2020

 
Avec le précieux concours d’Irene Kopelman, Eric Röttinger, Stefano Tiozzo
Résidence menée au sein de l’Institut de Recherche sur le Cancer et le Vieillissement de Nice (IRCAN) – Université Côte d’Azur, CNRS, INSERM ; du Laboratoire de Biologie du Développement de Villefranche-sur-Mer (LBDV), de l’Institut de la Mer de Villefranche-sur-Mer, IMEV, Sorbonne Université, CNRS.
Et avec le soutien de l’Université Côte d’Azur.
Couverture : Irene Kopelman, Underwater Workstation, DiabloRosso Gallery, Panama, 2016. Photo: Raphael Salazar

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