Tu n’es pas seule !
La naissance d’un « peuple féminin » en Pologne

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Sous des slogans tels que « La Polonaise résiste » ou « La Polonaise n’est pas encore morte », et surtout des actions ou des œuvres résolument provocatrices, les femmes artistes détournent les symboles patriotiques pour dénoncer leur caractère machiste et sexiste et s’imposer dans l’espace public. Quelles sont donc les figures de ce « peuple féminin » ?

 

Début juillet 2018, des inscriptions choquantes apparurent sur les bâtiments de l’Archidiocèse de Varsovie : « assassins », « ceci est mon sang et mon corps – n’y touchez pas ! », signé « l’ève mitochondriale », et sur le trottoir : « stop à la géhenne des femmes ! » Sous la pression de l’Église, la Diète était en train de réexaminer un projet de loi sur l’avortement que les fondamentalistes religieux essayaient de faire passer de force. Ce projet, baptisé « Arrêtez l’avortement », exigeait l’interdiction totale de l’IVG, y compris en cas de malformation grave du fœtus. Les inscriptions avaient été faites à la hâte, en rouge et noir, à la bombe. Qu’elles aient seulement vu le jour constituait déjà en soi la rupture d’un tabou, l’une d’entre elles était en plus un blasphème flagrant : on paraphrasait les paroles du Christ pour les attribuer à une hypothétique ancêtre de l’humanité, l’instaurant par là même en défenseur des femmes harcelées par l’Église polonaise. À l’histoire de l’Église, considérée en Pologne comme source et gardienne de la tradition culturelle, on opposait impudemment une histoire beaucoup plus ancienne et plus universelle : l’Ève hypothétique ayant vécu il y a environ deux cent mille ans.

 

L’attaque des féministes sur des bâtiments de l’Église…

L’attaque des féministes sur des bâtiments de l’Église fut aussitôt qualifiée de sacrilège ou, à tout le moins, d’acte de vandalisme. Quelques rares voix vinrent toutefois saluer une réponse adéquate des femmes à l’engagement politique de l’Église, à la guerre que celle-ci leur avait déclarée en essayant de faire passer de force l’interdiction totale de l’avortement. Le graffiti féministe peut être interprété comme une invasion du territoire de l’Église en riposte à l’invasion par l’Église du corps des femmes. J’ai d’abord accueilli la nouvelle avec stupéfaction, c’était un choc (on venait de dépasser une limite qui, il y a un an ou deux, semblait encore infranchissable), pour, un instant plus tard, ressentir un soulagement étrange, sensation proche de celle qu’on éprouve à l’arrivée d’un orage après une chaude et étouffante journée. Oui, c’était dans l’air. Cela était inévitable. Cela ? C’est-à-dire quoi au juste ? Disons pour commencer qu’il s’agit d’une cassure, d’une rupture rageuse du contrat. En effet, ces dernières années nous avons vu apparaître une nouvelle figure non seulement dans l’espace public polonais, mais aussi dans l’imaginaire collectif ainsi que dans l’art : celle des femmes en colère. Cette nouvelle figure féminine est furieuse, impudique, farouche et bruyante. Chose importante, depuis un certain temps, elle n’est plus perçue comme marginale ou farfelue. Elle peut scandaliser, mais elle ne peut plus être ignorée. La révolte des femmes a lieu au cœur même de la culture polonaise, là où il y a peu régnait encore le silence : en cet endroit où se rencontrent la religiosité, l’identité nationale et la corporalité. Jusqu’à présent, peu s’y aventuraient, et là, d’un seul coup, ça hurle de partout. Ce hurlement, on ne peut plus ni le couvrir ni le faire taire. Quelque chose a définitivement changé. Pour comprendre la signification de ce changement et interpréter avec pertinence la façon dont il se manifeste dans l’art, il faut considérer d’un œil nouveau l’histoire polonaise la plus récente.

Pendant les deux décennies qui suivirent le tournant politique, économique et social qui s’était opéré en 1989, le sujet de l’égalité de sexes fut minimisé dans l’espace public polonais, on le qualifiait de « secondaire » ou de sujet « de mœurs ». On le moquait en disant que les droits des femmes n’étaient en Pologne qu’une chimère que poursuivaient quelques rares féministes, alors que pour « les femmes normales » seule comptait la « vraie vie ». Si la question des droits des femmes apparaissait dans les médias, c’était uniquement à cause de l’Union européenne qui faisait pression en la matière, exigeant ne serait-ce que l’introduction de mesures légales face à la discrimination des femmes au travail. Et il faut savoir qu’en Pologne, à l’époque, l’Union européenne faisait consensus, c’était une affaire de haute importance : nous avions d’abord aspiré à en faire partie et, ensuite, nous avons essayé de nous y adapter. C’était un grand moment historique, après tout, nous retournions au sein de l’Europe. Et comme l’Europe avait fait de l’égalité sa lubie, il fallait s’y plier ou plutôt faire semblant de s’y plier. En effet, sur l’échiquier politique il y avait un acteur important – l’Église catholique qui avait sur ce point un avis très clair, tout à fait opposé, comme on l’imagine bien, à celui de l’UE. C’est justement sous la pression de l’Église que fut adoptée en 1993 la loi anti-avortement, l’une des plus restrictives en Europe mais qualifiée par euphémisme de « compromis ». Or, il ne fallait surtout pas débattre publiquement de ce compromis, et les féministes qui ont essayé se sont fait traiter de folles. Pourquoi ? Jusqu’au référendum sur l’adhésion à l’UE, on disait qu’il ne fallait pas agacer l’Église, car sans son soutien, la Pologne n’entrerait jamais dans l’Union européenne. Après l’adhésion, il ne fallait toujours pas agacer l’Église, car sans sa bénédiction, la démocratie libérale en Pologne ne tiendrait pas longtemps. C’est ainsi que le genre – qui n’englobait pas uniquement les droits reproductifs des femmes mais aussi la violence conjugale, la parité en politique, les droits des minorités sexuelles – fut pendant des années mise en sourdine au nom d’un contrat tacite. Il ne fallait pas agacer l’Église, car sans elle, tout s’écroulerait.

 

Aujourd’hui, nous savons que c’était un calcul erroné…

Aujourd’hui, nous savons que c’était un calcul erroné. Tout s’écroule. La jeune démocratie polonaise se meurt sous nos yeux, on détruit les acquis de la IIIe République. Tout cela avec la pleine approbation de l’Église, alors que les féministes sont au premier rang des défenseurs de la démocratie. Je pense que ce revirement inattendu a une conséquence capitale pour la conscience des femmes polonaises, y compris celles qui ne s’identifient pas au féminisme.

À l’époque du curieux « compromis » entre le catholicisme nationaliste et le libéralisme européen, la voix des femmes en révolte était d’emblée condamnée à être marginalisée, bien qu’elle fût, certes, présente dans la littérature, dans l’art et à l’université, ainsi que, de temps en temps, dans l’espace public. Elle s’élevait contre la « normalité » généralement admise. C’était la voix de l’ombre. De temps en temps, on se mettait à beaucoup parler du féminisme : le roman Une amnésie complète (1995) d’Izabela Filipiak fit beaucoup de bruit, on s’intéressait au travail artistique de Katarzyna Kozyra ou à celui d’Anna Baumgart, tandis qu’une installation de Dorota Nieznalska, La Passion (2001), suscita un immense scandale et provoqua un procès dont presque tout le monde entendit parler en Pologne. Pour les humanistes, hommes et femmes, la penseuse Maria Janion demeure toujours une figure clé en la matière. Je crois que c’est justement elle qui introduisit le féminisme dans le langage des intellectuels polonais. De temps en temps, celui-ci émergeait dans l’espace public : les premières Manifa, les manifestations féministes de l’an 2000 et les suivantes firent du bruit, ainsi que la création du Parti des Femmes en 2007 et du Congrès des Femmes de Pologne en 2009. En 2013, Katarzyna Bratkowska, critique littéraire et activiste, provoqua un scandale en déclarant qu’elle était enceinte et qu’elle comptait avorter le jour du réveillon de Noël. Tous ces événements et beaucoup d’autres que je ne cite pas, qu’ils soient politiques, artistiques ou médiatiques, passaient dans l’opinion publique pour des cas isolés. On ne savait pas très bien au nom de qui s’exprimait le féminisme polonais, mais tout portait à croire que c’était uniquement en son nom propre. Il n’y avait pas de « peuple » féminin, de demos, de communauté à laquelle ces événements ou prises de parole pouvaient se référer. En effet, le contrat tacite sur le rôle particulier de l’Église en Pologne et sur le silence des femmes pesait de tout son poids, ce malheureux « compromis » ne concernant pas uniquement l’avortement, mais aussi tout ce qui avait trait au genre, à la sexualité, et qui avait en même temps une dimension politique. À cause de ce contrat, le « peuple » féminin ne pouvait pas se constituer en acteur à part entière de la vie collective. Les femmes revendiquant la plénitude des droits n’avaient tout simplement pas leur place dans la narration officielle sur « le retour de la Pologne à l’Europe ». Le féminisme demeurait une frange culturelle, certes créative et intéressante, mais marginale et sans grand impact sur le cours de l’histoire.

 

Granica pogardy (La limite du mépris), photographie © Katarzyna Nurowska.

 

Aux alentours de 2013, le « compromis » devint caduc…

Aux alentours de 2013, le « compromis » devint caduc. Le contrat fut rompu par l’Église qui se désolidarisa ouvertement de la démocratie libérale pour s’allier à la droite populiste et anti-européenne. Les commentateurs de gauche observaient le revirement anti-libéral de l’Église depuis des années, mais la majorité libérale ne l’avait admis qu’au moment de la « guerre contre le genre », une campagne de haine initiée par l’Église et menée par l’extrême droite qui avait pris pour cible non seulement les féministes, la communauté LGBT ou les éducateurs en santé sexuelle et reproductive, mais tout l’Occident libéral, en le diabolisant ouvertement dans son discours anti-genre en tant que « civilisation de la mort ». Dans ce discours, la Pologne se vit attribuer un rôle d’exception : elle devint le dernier refuge des valeurs chrétiennes. La campagne anti-genre attisait à la fois les peurs et les antagonismes sociaux en renforçant non seulement l’homophobie et le sexisme, mais aussi un nationalisme agressif qui, pendant la crise migratoire, prit une forme d’obsession collective. Les attaques contre les « genristes » allaient de pair avec la diabolisation des migrants. On affirmait en effet que le « genre » affaiblissait la Pologne, faisait des Polonais des mauviettes, alors que le pays devait se défendre devant l’invasion des « hordes sauvages » que nous réservait l’Union européenne.

Voilà dans les grandes lignes la vision du monde et de la Pologne promue par la droite qui, à l’automne 2015, a donné la victoire au PiS et qui, aujourd’hui, en 2018, lui permet de démanteler la justice indépendante en toute impunité. Autant, dans les années 1990 et pendant la première décennie du xxie siècle, les élites libérales étaient convaincues que, sans soumission à l’Église, il n’y aurait pas de Pologne européenne, autant aujourd’hui ces mêmes élites commencent à se rendre compte que c’est justement cette soumission pendant de longues années qui a mené à l’effondrement du projet démocratique et qui pourrait bientôt nous faire sortir de l’Europe. L’Église a trahi la démocratie polonaise – ce constat qu’on n’entendait auparavant qu’en marge du débat public a enfin été admis par le milieu qui, des années durant, considérait l’alliance de la politique et de l’autel comme indispensable1. D’une façon inattendue, le genre s’est retrouvé au cœur même du combat pour la démocratie polonaise, tandis que les féministes sont devenues un acteur politique largement reconnu. Au moment où j’écris ces mots, le 25 juillet 2018, je vois en première page du quotidien Gazeta Wyborcza la photo des militantes de la Grève des Femmes protestant devant le Sénat contre la loi qui met fin à l’indépendance de la justice. Parmi elles, Klementyna Suchanow, écrivaine, féministe et observatrice de l’activité du mouvement anti-genre mondial, s’est hissée au rang d’héroïne des protestations contre l’écrasement de la justice indépendante.

La violente offensive de la droite soutenue par l’Église a eu pour résultat l’émergence d’un nouvel acteur politique au sein de la culture polonaise : les femmes en colère. Il s’est avéré que le combat pour les droits des femmes était indissociable du combat pour la démocratie. Après deux décennies de moqueries et de traitements condescendants, où l’on disait aux femmes de se taire, nous avons enfin un « peuple » féminin, un acteur politique collectif. Le mouvement citoyen constitue son incarnation la plus évidente. Capable de se mobiliser d’une façon extrêmement efficace, il est parfaitement interconnecté, multicolore et diversifié. Ce « peuple » n’a pas de dirigeants, même si plusieurs meneuses, figures importantes et respectées, sont apparues. Il n’a pas non plus d’idéologie homogène, pas de vision du monde unique. Il est anticlérical mais pas antireligieux. Il compte dans ses rangs des femmes catholiques outrées par l’attitude politique de la hiérarchie ecclésiastique. Or, lorsque j’affirme que le peuple féminin existe, je ne pense pas uniquement à un groupe d’individus prêts à sortir dans la rue, mais à un imaginaire commun, à une communauté d’images, de textes et de chants. De nouveaux phénomènes culturels ont par ailleurs fait leur apparition – pas uniquement des textes isolés ou des courants artistiques, mais également une forme d’énonciation particulière et de nouvelles formes de réception. Les Protestations Noires, entre 2016 et 2018, ont posé les fondements d’une nouvelle communauté féminine de l’imaginaire en élargissant le champ de ce que l’on peut penser ou dire en Pologne, y compris dans le domaine de l’art.

 

Quelle est donc la nouvelle figure féminine qui s’adresse au « peuple » féminin ?

Quelle est donc la nouvelle figure féminine qui s’adresse au « peuple » féminin ? Ce n’est plus une artiste-ironiste, ni une chercheuse, ni une auteure solitaire de réflexion sur le « genre », c’est une sorcière, une Cassandre, une vengeresse qui parle au nom des « femmes ordinaires », désormais à bout de patience. Si l’art des femmes en colère s’appuie sur les acquis des féministes polonaises, il en diffère à plus d’un titre. Il est plus radical, plus impliqué dans le contexte actuel, plus hardi, mais également plus égalitaire, tourné ostensiblement vers le grand public. S’il emprunte volontiers à la symbolique nationale, se l’approprie ou la détourne, il aspire en même temps à l’universalité, abordant la question d’une alliance à l’échelle mondiale, et pas uniquement polonaise, entre le nationalisme et le fondamentalisme religieux, mais aussi celles de la crise migratoire et de l’écologie. Ces artistes puisent leur force dans la longue tradition de la colère de femmes, se référant sciemment aux sorcières, aux révolutionnaires, aux vengeresses. Aux forces de la nature. À l’humanité. Oui, à l’Ève mitochondriale aussi.

C’est en visitant l’exposition Polonaises, patriotes, rebelles à l’automne 2017 à la galerie d’art Arsenał, à Poznań, que j’ai pris conscience du lien étroit entre la culture de la protestation féminine et l’art des femmes le plus récent. Comme l’indique la curatrice Izabela Kowalczyk, les œuvres présentées, quoique plongées dans le conflit politique et culturel polonais, ne se plient pas à sa logique. L’une après l’autre, elles utilisent la stratégie du détournement : avec une ironie rageuse, elles s’emparent de la symbolique nationale pour la mettre au service de la cause des femmes. Elles révèlent de cette façon l’exclusion des femmes de la collectivité qu’on appelle « nation » et raillent par la même occasion la virilité grotesque qui gonfle ses muscles au cœur de l’imaginaire national. La Robe d’Agata Zbylut constitue un parfait exemple de cette stratégie. Elle est fabriquée à partir d’écharpes de supporters de football, symbole du nationalisme exacerbé de ces dernières années. La force de la Robe réside surtout dans le soin apporté à sa création. Par son élégance, elle se moque ouvertement de la culture des supporters. Leur agressivité se révèle empêtrée dans la consommation, la mode et les gadgets.

L’Autoportrait avec homme emprunté, alias: Je suis polonais donc j’ai des obligations polonaises de Liliana Piskorska en est un autre exemple. L’auteure, une artiste ouvertement lesbienne et déjà connue pour son projet lesbien précédent, utilise du linge de lit « patriotique », accessible dans le commerce, pour se prendre en photo couchée sous la couette en compagnie d’un homme au crâne rasé arborant des tatouages patriotiques. Associer ainsi des symboles éminents à la trivialité de la situation donne un effet comique que vient encore amplifier l’idée qu’on puisse « emprunter » un nationaliste. Mais il y a aussi dans cette scène quelque chose de glaçant. Le regard ironique de l’artiste semble demander : est-ce suffisant pour survivre dans la Pologne d’aujourd’hui ? Qui est l’homme, où se trouve l’agence de location et quel est le prix que la lesbienne paye pour être ainsi protégée ? La photo fait partie du cycle « Techniques de camouflage dans la Pologne contemporaine » (2016). L’auteure explique que son intention était de briser le monopole de l’extrême-droite pour exploiter les symboles patriotiques. Chose intéressante, son œuvre a fait elle-même l’objet d’une réappropriation lorsqu’elle a commencé à se propager sur Internet comme un mème populaire. Une partie des commentateurs n’y ont cependant pas vu une critique de la culture nationaliste, mais plutôt la manifestation de celle-ci : une publicité pour le linge de lit se trouvant sur la photo2. Difficile de dire, par conséquent, si cette réappropriation témoigne de la réussite de l’œuvre ou de son échec. Dans tous les cas, le camouflage semble avoir été même trop efficace et le destin de l’œuvre est une triste confirmation du diagnostic selon lequel seul le langage du nationalisme peut être compris de tous dans la Pologne d’aujourd’hui. Toujours est-il que les œuvres d’art comme la Robe de Zbylut ou l’Autoportrait de Piskorska fonctionnent aussi dans les milieux féministes comme symboles de résistance contre l’hégémonie masculine nationale. Elles sont aussi hardies que les slogans « les Utérus maudits », « La Polonaise résiste » ou « La Polonaise n’est pas encore morte3 » sur les banderoles de protestation contre le projet de loi anti-IVG.

 

Choeur de sorcières

Chœur des sorcières, photographie © BTW_PHOTOGRAPHERS_MAZIARZ_RAJTER

 

Qu’en est-il du « peuple » féminin au théâtre ?

Qu’en est-il du « peuple » féminin au théâtre ? Ces dernières années, j’ai eu l’occasion de voir plusieurs pièces importantes qui abordaient le sujet du combat pour les droits des femmes, par exemple L’Anathème d’Oliver Frljić ou Épouses d’État, putains de la révolution et peut-être aussi femmes savantes de Jolanta Janiczak. L’intensité de l’engagement politique de ces spectacles est sans précédent dans le théâtre polonais. Dans les deux cas, le public est appelé à combattre le patriarcat et à dévoiler publiquement sa vie et ses opinions. Dans les Épouses d’État, la pièce se transforme à un moment donné en une manifestation de rue lorsque les spectateurs munis de banderoles sortent devant le théâtre. Dans une des scènes de L’Anathème, une actrice au ventre dénudé sur lequel il est écrit « 1 000 zlotys » entame un dialogue avec le public : elle exige que les spectatrices ayant avorté lèvent la main, doute que toutes aient avoué et accuse le public d’hypocrisie. Pour finir, elle montre le résultat de son échographie et annonce qu’elle a l’intention de se faire avorter aux Pays-Bas.

Faire participer le public à une représentation est un procédé efficace mais qui reste théâtral. C’est seulement le spectacle du Chœur des sorcières (Chór czarownic) qui m’a fait sortir de mon rôle de spectatrice et me sentir comme faisant pleinement partie d’une communauté à la fois politique et créative, dont je soupçonnais à peine l’existence. La représentation tire sa force émotionnelle de l’association audacieuse entre la musique, le théâtre et la parole, mais aussi, je crois, de la participation de personnes sans formation artistique professionnelle, des enthousiastes pour qui faire partie du chœur constitue une belle aventure humaine. La majorité des choristes n’a pas de formation vocale. Au quotidien, elles travaillent dans toutes sortes d’endroits. L’axe du spectacle, comme la source principale du pathos qu’il recèle, repose sur la confrontation entre la condition féminine dans la Pologne contemporaine et de sombres épisodes de l’histoire des femmes.

Le Chœur a été créé par Ewa Łowżył, une artiste et militante, dans le cadre d’une action sociale ayant pour but de rappeler à la mémoire collective les femmes condamnées à mort pour « sorcellerie » (il s’agissait surtout de commémorer la première « sorcière » polonaise à avoir été brûlée vive, en 1511, à Chwaliszewo près de Poznań). Malina Prześluga-Delimata est l’auteure du texte, la musique a été composée par Zbyszek Łowżył, Patryk Lichota et Malwina Paszek. Les auteurs du spectacle résument leur projet ainsi : « Cette action sociale n’est pas pour nous une occasion de demander pardon pour la barbarie et l’aveuglement d’il y a cinq cents ans. Notre but était de nous confronter aux superstitions populaires et à l’histoire au moment présent où la barbarie peut se parer d’atours plus subtils sans pour autant cesser d’exister. C’est un moment pour faire une pause et nous regarder nous-mêmes, pour regarder notre culture, nos particularismes, nos bizarreries quotidiennes et nos obsessions4. »

 

Dans les commentaires haineux…

Dans les commentaires haineux qui s’affichent au bas des vidéos des spectacles du Chœur, on trouve souvent des accusations de paganisme, de démonisme et de dérive sectaire. Un critique a qualifié le Chœur avec justesse d’« oratoire sombre et étrange5 ». Et en effet, à travers son spectacle, le Chœur tente de constituer une sacralité de femmes dans un pays catholique dont la culture exclut obstinément les femmes de cette sphère. Sur scène se tient une dizaine de femmes, leurs silhouettes émergent lentement de l’obscurité. Elles sont de tous les âges et leurs corps sont différents, depuis ceux qui sont conventionnellement beaux jusqu’à ceux clairement en dehors de la norme admise. Le costume, ou plutôt son absence, est ici un élément clé. Les choristes sont ostensiblement « pas habillées », elles ne portent qu’une combinaison de couleur chair. Elles se tiennent en rang serré, on voit des émotions fortes sur leurs visages : la colère, la détermination, le désespoir. La partie instrumentale poignante en ouverture du spectacle est suivie de plusieurs chants que les sorcières semblent interpréter dans une transe. Si chacun de ces chants est un excellent poème féministe, la puissance du spectacle ne réside pas uniquement dans les paroles, mais aussi dans l’intensité d’exécution des chants qui s’accorde avec la musique psychédélique.

Le Chœur est un anathème spectaculaire, rageur, lancé contre le patriarcat. C’est un refus de jouer le jeu de la féminité : les femmes rendent leur tablier. Les sorcières du passé s’incarnent dans les Polonaises contemporaines et parlent, ou plutôt lancent un cri commun, inspiré ; elles refusent les exigences dont on accable les femmes, les accusations, l’assujettissement patriarcal, le traitement condescendant et le calvaire quotidien :

Je brûle déjà, mais / Je brûle déjà, mais / Faut faire le dîner / Élever les enfants / Se ronger les ongles / Mettre la machine / Se faire jolie / Patates au chou / Yaourt taille fine / Prendre un cachet / Y a plus de lait / Rester gentille, rester gentille… rester gentille, gentille6.

Le Chœur ne se limite cependant pas à dénoncer le sort des femmes. Leur chant, c’est aussi une fantaisie sombre sur la révolte, l’évasion et parfois sur la vengeance. Le chant « Chwaliszewo », qui ouvre le spectacle, est rempli de grossièretés et de paroles blasphématoires parvenant d’outre-tombe. « Une meute de femmes », quant à lui, est une vision étrange et onirique. Adoptant la perspective d’un groupe de femelles humaines malmenées sur le point de se réveiller, nous participons à cette vision de l’intérieur. Elles ont passé trop de temps à fuir, bientôt, elles se mettront à poursuivre leur tortionnaire : « Dans notre rêve, nous fuyons /… La meute de femmes qui sait se défendre / Pour l’instant, c’est elle qui fuit, mais bientôt elle vous pourchassera7. »

Dans un entretien, Ewa Łowżył évoque la dimension thérapeutique de l’activité du Chœur : « Le fait de chanter et d’entendre ces chants simples et catégoriques se transforme souvent en une thérapie collective, aussi bien pour la troupe que pour les spectateurs. Comme on le sait, ce qui est dit à voix haute perd sa charge négative en étant nommé : il s’avère d’un coup que nous partageons les mêmes peurs et les mêmes expériences8. » Sans vouloir remettre en cause les propriétés curatives du chant, je dirais cependant que l’aspect politique du spectacle prend le dessus sur l’aspect thérapeutique. Pendant les représentations du Chœur, le public se lève spontanément et se met à chanter. Des émotions particulièrement fortes accompagnent le spectacle : le sentiment d’appartenance à la communauté, la terreur, mais aussi l’espoir. Les femmes se prennent dans les bras, se tiennent par les mains, crient.

 

Quel rapport avec le nouveau mouvement des femmes ?

Quel rapport avec le nouveau mouvement des femmes ? Le Chœur a vu le jour quelques mois avant la Grève des Femmes et l’un de ses chants est devenu l’hymne du mouvement. Il s’est également produit lors du Congrès des Femmes de Pologne où il a été chaleureusement acclamé9. Il ne s’agit pourtant pas d’une activité dont le but serait une prestation de service. Le Chœur est un projet artistique autonome qui, selon moi, va durer et évoluer indépendamment des Protestations Noires. En attendant, il travaille en harmonie, si ce n’est en symbiose, avec ces dernières, à la fois exprimant et renforçant la révolte des femmes. Il contribue à l’émergence de la nouvelle conscience collective, ou plutôt du nouvel imaginaire et de la nouvelle sensibilité. Les sorcières de Poznań terminent leur spectacle par un chant de révolte rythmique et poignant, chanté également pendant les Protestations Noires :

C’est toi qui as le pouvoir / C’est ta foi / C’est moi qui suis coupable / C’est moi qui suis châtiée / Ce que je suis t’appartient / Tu me tiens entre tes mains depuis un million d’années! / Regarde-moi dans les yeux / Je suis ta mère, je suis ta sœur / Je suis ta fille, je suis ta femme / Je suis là, tête haute / On est un million déjà, on n’a plus peur / Je suis là, je crie, je suis là, je crie…

Le travail artistique du collectif actionniste Les Torchons Noirs (Czarne Szmaty, CzSz), également en synergie avec la culture des Protestations Noires, intervient, selon ses mots propres « dans le domaine de l’art performatif au sens large, incluant la performance, le street art et le happening10 ». Je vais commencer par la fin, par l’action « Bon baisers de Lesbos » du 9 juin 2018, qui est la plus connue dans l’histoire du collectif. Comme elle était la fois provocatrice, hardie et drôle, il n’est pas étonnant qu’elle ait été accueillie avec enthousiasme. Le jour où la Marche des Fiertés a traversé les rues de Varsovie, trois jeunes femmes se sont postées au milieu du rond-point Charles-de-Gaulle, un des carrefours le plus fréquentés de la capitale. C’est ici que, depuis 2002, se tient le célèbre palmier de l’artiste féministe Joanna Rajkowska intitulé Bon baisers de l’Avenue Jerozolimskie. Agissant en accord avec l’artiste, les Torchons Noirs ont en quelque sorte détourné le projet initial en installant au pied du palmier des chaises longues et un panneau vert, sur le modèle des panneaux routiers polonais, avec écrit dessus « Lesbos ». Vêtues d’un maillot de bain, les artistes ont passé plusieurs heures sur cette plage singulière en lisant de la poésie lesbienne. Il y eut toutes sortes de réactions : les uns les saluaient amicalement de la main, d’autres se tapotaient la tempe du doigt. Toujours est-il que les photos de la performance ont fait le tour d’Internet et des médias, provoquant l’amusement, l’indignation et de nombreuses discussions, y compris au sujet des migrants dont il n’avait guère été question dans la performance. Voici comment Karolina Maciejszek, l’une des artistes, commente cette action : « Chacune de nous a son Lesbos. Pour moi, cette action a un caractère surréaliste. Le panneau est comme tout droit sorti d’un village polonais, nous l’avons planté sur un rond-point de Varsovie. Pour nous, Lesbos peut être compris de deux façons. La première association est culturelle : l’île de Sappho a depuis toujours été associée à l’homosexualité féminine, mais aussi à la solidarité entre les femmes et à la culture féminine. Pourtant, aujourd’hui, Lesbos évoque également les réfugiés. Nous en avons beaucoup débattu. Pour ma part, je n’aurais pas mis sur le même plan la situation des lesbiennes en Pologne et celle des réfugiés sur l’île de Lesbos, ça aurait été un abus11. »

 

Les Torchons Noirs ont longtemps été présentes dans l’espace public…

Les Torchons Noirs ont longtemps été présentes dans l’espace public avant de devenir célèbres grâce à « Lesbos ». Le groupe, constitué de Marta Jalowska, Karolina Maciejaszek, Monika Sadkowska et Magdalena Staroszczyk, s’est formé le 3 octobre 2016 à Varsovie. Leur première action avait en elle quelque chose de désespéré et de poétique à la fois, elle s’est déroulée lors de la première Grève des Femmes. À cette occasion, les Torchons Noirs ont paralysé la circulation en se postant en travers de plusieurs rues de Varsovie avec une bande de toile noire, longue de plusieurs mètres, sur laquelle on pouvait lire une inscription blanche en lettres gigantesques : la limite du mépris. Lorsqu’on leur pose la question de leur motivation, elles expliquent : « Pour nous, il était temps de dire : assez. Assez de la maltraitance des femmes, nous traçons une limite12. » Ce happening a attiré mon attention, car il était à la fois hardi et poétique ; les Torchons Noirs se sont servi d’un trope rarement employé dans l’art : une métaphore qui frôle la littéralité, ce qui peut facilement tourner au grotesque, mais dans ce cas précis elle a véhiculé avec puissance le sens politique. Le fait de tenir un « torchon » en silence n’est pas simplement signe de résistance mais aussi d’impuissance et de désespoir face à la violence. Il ne s’agit pas uniquement de l’interdiction de l’IVG, tant il est vrai que « torchon », le nom du groupe, correspond à une des appellations les plus misogynes, méprisantes et ordurières à l’égard des femmes dans la langue polonaise. C’est nous, les torchons. Dans cette littéralité, il y a de l’absurdité, ainsi qu’une ironie amère. Où est donc la limite du mépris pour les femmes ? Ici, sur ce carrefour, dans cette rue ? Qui l’instaure ? Nous, les femmes qui tenons un torchon noir, nous, le collectif qui s’appelle les Torchons Noirs. Bien évidemment, il était impossible de maintenir les limites ainsi posées. Un instant plus tard, les conducteurs impatients se sont mis à klaxonner, la police a dû intervenir, il a fallu céder. Ainsi, « la limite du mépris » a erré à travers les rues du centre-ville. Des manifestantes de la Grève des Femmes se sont jointes spontanément à ce happening risqué en devenant ses co-créatrices.

Les Torchons Noirs ont également dans leur répertoire une autre inscription tout aussi puissante : nous avons (encore) le droit, déroulée lors des protestations contre le régime de Kaczyński alors en train de briser la Constitution. Un autre torchon : haine (in)finie a participé à la marche noire du 23 mars 2018. À un moment, le « in » a été attaqué par deux membres du collectif avec de la peinture rouge de sorte que la haine a été circonscrite. Les Torchons Noirs ont fêté le premier anniversaire de la Grève des Femmes en habillant les statues à l’effigie de la Sirène de Varsovie d’un ruban noir avec écrit dessus tu n’es pas seule. La beauté de cette action vient de son double sens. Dans le contexte de la guerre pour le droit à avorter, les rubans noirs avec leur slogan peuvent être compris comme des mots de réconfort pour les femmes éprouvées. Voici un message de la part de la conspiration des femmes dont les mots-clés sont pathos, combat, communauté des femmes puissantes. Mais très vite, on perçoit également le caractère facétieux de l’action : voici que les sirènes de Varsovie, jusqu’à présent esseulées, se saluent les unes les autres à travers la ville.

 

« Morte, je n’accoucherai pas », fresque de Marta Frej, photographie © Agata Kubis.

 

On peut facilement voir en ces inscriptions errant à travers la ville…

On peut facilement voir en ces inscriptions errant à travers la ville de gigantesques banderoles réalisées avec un soin particulier. Mais elles sont quelque chose de plus, de même que le Chœur des sorcières n’est pas uniquement un groupe de musique qui accompagne les Protestations Noires. C’est de l’art performatif, à la fois radical et surréaliste, qui s’inspire du collectif Public Movement13 et qui renoue sciemment avec les situationnistes et la tradition de l’Académie du Mouvement (Akademia Ruchu) et celle de l’Alternative Orange (Pomarańczowa Alternatywa), deux groupes actionnistes polonais actifs pendant la Pologne populaire.

Pour terminer, quelques mots sur les mèmes de Marta Frej, la manifestation la plus populaire (pour ne pas dire la plus pop) de l’art féminin de ces dernières années14. Le travail de Frej se situe à la croisée de l’art, de l’art appliqué, de la politique et du produit grand public. Internet constitue l’élément naturel de l’artiste et ses mèmes sont des photos retravaillées sur ordinateur (elle utilise la plume dans Photoshop). Le texte que l’artiste ajoute en est l’élément clé. Sous forme de dialogues ou de commentaires, il procure à ses tableaux un caractère subversif. De cette façon, Frej commente avec humour, parfois avec lyrisme ou encore avec une ironie grinçante, divers phénomènes et événements actuels. De nombreuses femmes s’identifient à ces slogans ; la page Facebook de l’artiste compte cent soixante mille fans et chaque mème est partagé des centaines de fois. Les utilisateurs de Facebook apprécient la dimension politique de ses mèmes, en particulier la mise à nu du pouvoir de l’Église en Pologne ou le fait de le tourner en dérision. Le mème associant la photographie d’un groupe d’évêques et le slogan « Les femmes, ça nous connaît » se trouve parmi les plus populaires. Comme un autre sur lequel deux petites filles qui marchent dans un couloir d’école échangent les propos suivants : « J’ai très mal au ventre. – Viens, je vais t’accompagner à la chapelle, là où avant il y avait une infirmerie. » D’autres encore ironisent sur les maux du capitalisme polonais, comme celui où on voit un groupe de personnes assises en cercle. L’une des femmes prend la parole : « Je m’appelle Magda et j’ai un crédit en francs suisses. » D’autres ont un caractère de confidence. Dans ceux-ci, Frej se sert de sa propre image en racontant sans ambages sa vie de famille, ses fantasmes, ses rêves, ses faux pas et ses pensées coupables. Au nom du « peuple » des femmes, elle commente ainsi les normes de la féminité et les manifestations diverses du patriarcat, dont l’hypocrisie concernant la sexualité et la pudibonderie. Les tableaux ainsi créés ne sont pas de l’« art » au sens de la création artistique adressée à un public élitiste, mais fonctionnent dans le circuit grand public, surtout féminin. Le langage de Frej, c’est de la plaisanterie, à la fois mutine, chaleureuse et rebelle. Ses mèmes ne sont pas rageurs ni sombres comme les spectacles du Chœur des sorcières ou les actions des Torchons Noirs, mais tout en étant légers, ils demeurent étonnamment radicaux, d’où leur popularité. Ils ont en outre quelque chose de « joli », ils sont même chics, ce qui leur permet de se vendre avec succès sous forme de divers gadgets, de type mugs, calendriers, tee-shirt, sacs, étuis pour téléphone et autres.

Frej est également auteure de la fresque commémorant la Grève des Femmes du 3 octobre 2016, le célèbre Lundi Noir. Réalisée sur le mur d’un immeuble rue Targowa à Varsovie, elle représente une foule de femmes portant des parapluies qui les protègent d’une averse d’alinéas, avec ce slogan : « Morte, je n’accoucherai pas. » Voici ce qu’en dit Marta Frej : « Cette fresque est censée non seulement commémorer le jour où les femmes polonaises sont sorties dans la rue lutter pour leurs droits, protester contre la discrimination et la politique de l’État polonais qui les maintient sous sa tutelle, mais aussi rappeler que la lutte ne fait que commencer… Les Polonaises ont une force incroyable, mais le travail qui les attend est tout aussi immense. »

Les travaux que j’ai évoqués jusqu’à présent ne sont pas des œuvres d’art dans lesquelles les artistes expérimenteraient le féminisme ou s’y référeraient. Il s’agit plutôt de prises de parole féministes radicales dont les auteures ont choisi l’art comme moyen d’expression puisqu’elles sont artistes. L’engagement féministe fait simplement partie de leur vie. Toutes les auteures participent activement aux manifestations pour la défense de la démocratie. Frej, pilier des protestations, du Congrès des Femmes, organisatrice de nombreux projets culturels, de rencontres et de débats à Częstochowa où elle vit, peut sans doute être qualifiée d’icône du féminisme polonais. Le nouvel art féministe est accessible à tous et égalitaire, contrairement à celui de ces vingt dernières années. Ce n’est pas un art réservé à une élite dont le décryptage exigerait un capital culturel important – comme c’était le cas pour l’art critique (et donc aussi l’art féministe) de ces deux dernières décennies : ironique, allusif, autoréférent, soulignant sa propre particularité. Les œuvres et projets dont il est ici question ne sont ni simplistes ni primitifs ; au contraire, d’un point de vue formel, certains sont très sophistiqués et leurs auteures sont des artistes professionnelles connaissant l’histoire de l’art. Que les Torchons Noirs se réfèrent à certains phénomènes dans l’art moderne comme l’actionnisme ou le situationnisme, nul besoin de le savoir pour en devenir le destinataire à part entière ou même le co-créateur. La création féministe contemporaine rejette l’hermétisme et l’auto-ironie, de la même façon que le féminisme de rue contemporain – celui des Protestations Noires et de la Grève des Femmes – refuse l’élitisme du féminisme universitaire. Peut-être que c’est justement le rejet de l’ironie au profit de la gravité et de la sincérité qui constitue l’élément clé de cette nouvelle poétique, phénomène par ailleurs largement répandu dans l’art politique contemporain, où l’affect tient le rôle principal. Le message peut être polysémique, avoir plusieurs niveaux, mais il n’y a pas de mise à distance de la réalité. C’est de l’art engagé, incitant le public non seulement à une réception active mais aussi à une expression radicale. Il se donne pour objectif de créer une certaine communauté affective, de contaminer le public par une émotion commune ou, si celui-ci se trouve de l’autre côté de la barricade, de le pousser à la confrontation.

 

La présence fréquente du motif de l’obscurité…

La présence fréquente du motif de l’obscurité dans le nouvel art féminin interroge. Je ne pense pas uniquement à l’utilisation du noir – les Torchons Noirs le font, dans le Chœur des sorcières les silhouettes de femmes émergent de l’obscurité – mais aussi aux nombreuses références à des motifs sombres : les sorcières, la folie ou la mort. Cela vient en partie du fait que nous vivons dans des temps sombres, et ces œuvres en sont une émanation, elles sont l’expression de sentiments sombres. De même, le motif de la puissance féminine ténébreuse y est récurrent. Rejetant l’esthétique doucereuse de la féminité de l’époque post-féministe, où la force des femmes était synonyme de dynamisme, d’optimisme et de sens de l’entreprise, de nombreuses œuvres s’inspirent du courant féministe dans lequel la puissance féminine a pour source les ténèbres. Le film Pokot (Tableau de chasse, 2017) d’Agnieszka Holland, une adaptation d’un roman d’Olga Tokarczuk, dans lequel le personnage principal est une vieille excentrique, un peu sorcière, un peu folle, absorbée par sa mission de protéger les animaux face aux chasseurs, en fait sûrement partie. Bientôt rejointe par quelques personnes vulnérables et sensibles, qui, comme elle, ne trouvent pas leur place dans le monde de la campagne polonaise suintant la violence, l’héroïne lui déclare la guerre. Dans la scène clé du film, une église brûle, prétendument incendiée par les oiseaux mais en réalité par la vieille femme. On a accusé le film de promouvoir « l’éco-terrorisme » et le « paganisme », et si on le prend au pied de la lettre, tel est sans doute son message. Or, il faudrait plutôt y voir l’expression d’une émotion collective fortement métaphorisée. De même que la « Meute de femmes » du Chœur des sorcières, ce film d’Agnieszka Holland est avant tout une fantaisie sur la vengeance. Si le monde chrétien est aujourd’hui incarné par une armée de vieux hommes qui, comme le dit Marta Frej, « connaissent les femmes sur le bout des doigts », alors la révolte de femmes prend une forme sauvage renouant sciemment avec les rites païens. Il y a en cette révolte de la douleur, de la furie, de l’intensité et de la détermination comme on n’en a encore jamais vu dans la culture polonaise.

En citant, au début de ce texte, l’inscription blasphématoire sur les murs de l’Archidiocèse de Varsovie, j’ai pris délibérément le risque de heurter certains lecteurs. Cet acte de « vandalisme » féministe vous a-t-il scandalisé ? Eh bien, qu’il en soit ainsi. Vous a-t-il ravi ? J’aurais du mal à y croire, mais pourquoi pas. En ce qui me concerne, l’admiration a été précédée d’un choc. Les déclarations radicales des femmes que j’ai évoquées ne cherchent pas à plaire. Tel n’est pas leur objectif. Elles exigent, et surtout le peuple des femmes qui se tient derrière elles, qu’on les prenne au sérieux. Les créatrices – à l’exception de Frej, peut-être, dont le travail a beaucoup de charme et qui en use sciemment – n’essaient ni de plaire ni de séduire le public. Il y a, dans ces irruptions de la parole féminine, de l’impétuosité, du pathos et de l’ampleur. De même qu’il était jusqu’à présent impossible d’imaginer des inscriptions féministes sur les murs de l’Archidiocèse, il y a désormais dans le domaine de l’art des prises de parole féminines inconcevables il y a encore quelques années.

Cet art est un des symptômes du profond clivage politique et culturel de la société polonaise, l’un des fronts sur lequel fait rage la guerre culturelle dans laquelle est plongée la Pologne. Cette guerre a aussi sa dimension spirituelle : les sorcières, les folles, les rebelles émergent de l’obscurité pour défendre le bien : la démocratie, le pluralisme, la liberté. De l’autre côté, elles voient le mal : le nationalisme, la misogynie, une tradition sclérosée, la barbarie. Je ne sais pas ce que deviendra l’art des femmes si le régime autoritaire de droite ne s’avère qu’un bref épisode dans l’histoire de la Pologne, il est toutefois certain que cette phase de ténèbres et de révolte, qui a donné naissance à la communauté des femmes, laissera une trace dans la conscience collective.

 

Traduit par Agnieszka Żuk
Couverture : « Nie jesteś sama » (Tu n’es pas seule), Czarne Szmaty #CzSz, photographie © Marta Jalowska.

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