Partout et nulle part, migration et art contemporain

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A partir de la définition très germanophile de l’Heimat que l’on peut traduire comme le sentiment de la patrie et du foyer en même temps, la commissaire d’exposition turque Beral Madra analyse les relations entre art et immigration et leurs limites.

 

La source d’inspiration de ce texte est le philosophe, écrivain et journaliste brésilien d’origine tchèque Vilém Flusser, réfugié de la Seconde Guerre mondiale. Ses réflexions touchant au concept de Patrie/Homeland/Heimat pénètrent au plus profond de la tragédie des migrants et des réfugiés à laquelle l’humanité est actuellement confrontée : « La patrie n’est pas une valeur éternelle, mais plutôt une fonction liée à une technologie spécifique ; cela étant, celui qui la perd souffre de cette perte. C’est parce que nous sommes attachés à Heimat par de nombreux liens, dont la plupart sont cachés et inaccessibles à la conscience. Chaque fois que ces liens se déchirent ou sont mis à mal, l’individu en fait douloureusement l’expérience, à la manière d’une invasion chirurgicale de sa personne la plus intime.1 »

Les concepts de Homeland/Heimat/Patrie sont liés au nationalisme et aux racismes du xxe siècle, et à leurs conséquences catastrophiques, tragiques et menaçantes subies par l’humanité, sous la forme de vagues permanentes de migrations, de réfugiés et d’exilés, partout dans le monde.

Que signifie le terme « patrie » aujourd’hui, d’un point de vue politique ? Nombre de partis politiques nationalistes s’autoproclament « Parti de la patrie », ce qui implique dévouement et engagement envers la patrie, plaçant celle-ci dans la sphère du sacré et l’exemptant de toute critique. Ce concept est couramment utilisé comme identité et source unique et immuable. Et il est censé être essentiellement connoté de manière positive. L’expression « chez nous » semble inoffensive lorsqu’elle est utilisée par des extrémistes de droite pour convaincre les gens qu’ils ont un discours modéré. Mais une interprétation foucaldienne amène au contraire : « Le foyer (« chez nous ») soutient les opérations des régimes modernes de pouvoir, de biopouvoir, de procédures et de technologies de l’être, régulant et déterminant les habitudes du corps. Façonnant ainsi les liens entre le corps et la nation, ils fonctionnent comme des outils de contrôle réglementaires : une biopolitique aboutissant à l’excommunication du foyer et de la patrie. Le foyer et la patrie sont intimement liés ; le foyer est lié à ce que Foucault appelle les jeux de la vérité, les relations de pouvoir et les formes de relations à soi-même et aux autres.2 »

Le droit de vivre dans un pays choisi ou le désir de vivre dans un autre où l’immigration forcée et le problème des réfugiés sont les deux faces de ces enjeux sociopolitiques et économiques.

Dans les deux cas, les migrations sont pensées par les politiques de droite comme étant dangereuses pour le concept de patrie/Heimat, dans la mesure où le droit de vivre dans un contexte impitoyable en tant que citoyen du monde ou l’immigration forcée ouvrent une flexibilité, une élimination et une dispersion du concept de patrie/Heimat. Pour une politique de droite, ce concept associe les hypothèses de base de toutes les idéologies radicales et nationalistes, selon lesquelles l’individu n’est pas libre en tant que sujet central et actif, mais se soumet à une communauté censément fermée et homogène.

Ce qui se passe actuellement sur les rives et aux frontières de l’Europe est quasiment prophétisé dans Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique (1961) du philosophe français Michel Foucault :

« Enfermé dans le navire, d’où on n’échappe pas, le fou est confié à la rivière aux mille bras, à la mer aux mille chemins, à cette grande incertitude extérieure à tout. Il est prisonnier au milieu de la plus libre, de la plus ouverte des routes : solidement enchaîné à l’infini carrefour. Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage. Et la terre sur laquelle il abordera, on ne la connaît pas, tout comme on ne sait pas, quand il prend pied, de quelle terre il vient. Il n’a sa vérité et sa patrie que dans cette étendue inféconde entre deux terres qui ne peuvent lui appartenir.3 »

Aujourd’hui, devant les images de bateaux à la dérive et coulant dans la mer Égée et la Méditerranée, nous devons nous interroger : Quelle est la raison de l’immigration, de la déportation et de la politique actuelle ?

Depuis le milieu des années 1980, le résultat des efforts des artistes témoins de l’immigration ou de l’exil est devenu visible et durable à Istanbul, Bagdad, Damas, Beyrouth, Amman, Bakou, Tbilissi, Erevan… des villes qui incarnent les conséquences de l’immigration ou de l’exil, sous forme de dystopie, d’hétérotopie ou de néotopie – constituant un terrain extrêmement fertile pour la création artistique.

La créativité artistique du migrant/exilé a donc été observée par Vilém Flusser dans son livre, The Freedom of the Migrant. Il y fait référence à la créativité du migrant, plutôt qu’à sa tragédie. Il reconnaît que la souffrance fait partie de l’expérience migratoire, mais il soutient que la créativité du migrant est générée par un dialogue qui se développe et qui « consiste en un échange entre les informations qu’il a apportées avec lui et les immenses vagues d’informations qui s’abattent sur lui, en exil ».

Sommes-nous capables d’intégrer au concept de Flusser les migrants qui vivent dans nos villes où ils sont nos voisins ? Acceptons-nous leur contribution créative à notre culture ?

On peut doublement répondre « oui » à cette question : si on prend en compte le fait que l’art moderne et contemporain est densément peuplé d’artistes qui ont été immigrants, réfugiés et exilés, ainsi que le fait que de nombreux artistes examinent, questionnent et critiquent les politiques d’immigration, la cruauté des lois frontalières et la corruption liée au trafic d’êtres humains.

Au-delà de leur présence surréaliste et majestueuse, de leur esthétique relationnelle, leurs œuvres constituent un défi audacieux face à la tragédie humaine en cours qui touche quasiment tous les pays du pourtour méditerranéen. Nous savons tous que les mers de la Méditerranée sont souillées par la honte du commerce humain, mais nous sommes impuissants à empêcher cela. L’artiste s’engage et accomplit une tâche qui attire non seulement l’attention des médias internationaux, des autorités et des intellectuels, mais soulage également l’esprit, en ce sens que cette tragédie est décodée et repensée par le biais de l’art.

Les œuvres d’art contemporain constituent une parfaite occasion pour l’humanité d’affronter et de défier ce mouvement humain mondial, produisant ainsi un engagement de la société civile et un positionnement envers la tragédie qui se déroule actuellement. Les œuvres d’art tentent de soulever des questions sur la durabilité des idées d’identité nationale et ethnique, dans un monde dont les frontières deviennent de plus en plus accidentelles et pénétrables. Elles tentent d’ouvrir le débat sur les sociétés traditionnelles et post-modernes qui sont aujourd’hui en mutation, mises en opposition par le balayage global des réseaux et la surproduction de culture visuelle, en dépit de la persistance de leurs infrastructures et de leurs épistémologies socio-politiques et économiques traditionnelles ou modernistes.

Flusser soutient également que « Nous avons besoin d’une philosophie de l’émigration », ce qui constitue encore une idée très lointaine, au vu de la cruauté de la politique mondiale actuelle. Il affirme que les sociétés modernes sont en mutation, dans la mesure où les épistémologies linéaires et littéraires traditionnelles sont remises en question par les réseaux mondiaux de circulation et par la l’expansion du pouvoir des images. Selon lui, ces changements sont amenés à modifier radicalement la manière dont les cultures se définissent et interagissent. Toutefois, les idées de Flusser sur la communication et l’identité ne se limitent pas aux théories de la mondialisation : elles trouvent leurs racines dans le concept d’autodétermination et d’autoréalisation par la reconnaissance de l’autre.

L’exil, les réfugiés, l’immigration constituent un sujet, un point de discussion et un axe de critique importants dans l’art contemporain et dans la photographie documentaire, notamment au travers de ces réflexions : Les artistes qui sont immigrants et reflètent leurs positions et expériences dans leurs œuvres ; Les artistes qui ont créé des œuvres sur ces thèmes ; Les photographes qui se sont consacrés à ce drame humain

À chaque fois se posent des enjeux éthiques cruciaux, lorsque notamment les victimes sont photographiées et leur désespoir évident…

Dans son très à propos essai How not to photograph the Rohingya genocide in the making… [Comment ne pas photographier le génocide en cours des Rohingya…], l’écrivaine et photographe Suchitra Vijayan évoque l’éthique à géométrie variable et la dimension manipulatrice des images de migrations forcées de masse, des massacres et autres tragédies4. Elle ouvre un débat essentiel sur toutes les images de victimes et de personnes vivant un destin tragique que l’on peut voir partout dans la photographie documentaire et artistique. Qu’en est-il du consentement ? Que racontent ces images aux gens qu’ils ne savent pas déjà ? Et que font-ils de ces images ? Que faire à partir de là, quelles perspectives politiques ces images offrent-elles ?

 

Traduction : Stéphane Corcoral
Remerciements Mathilde Roman et AICA
Couverture : Murat Gök, Border, 2014. Courtesy de l’artiste

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