Censure et résistance à Rio

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Au Brésil, un demi-siècle après le début de la dictature militaire qui a duré plus de vingt ans et par laquelle le pays reste évidemment marqué, le retour de la censure menace et alourdit l’atmosphère, désormais pesante sur le monde des arts.

 

Après l’arrestation pour « acte obscène » de l’artiste Maikon Kempinski, ou le tapage fait autour de la performance de Wagner Schwartz au MAM de São Paulo, c’est l’exposition Queermuseum – Cartographies de la différence dans l’art brésilien qui a été la cible de pressions et de menaces.

Construite a priori tel un éloge des singularités et un hymne à la diversité, Queermuseum est pourtant accusée de présenter des oeuvres libidineuses, pernicieuses, offensantes envers l’ordre moral et religieux. Une large campagne médiatique menée par des groupes ultra-conservateurs a eu raison de l’événement alors en place à l’espace Santander Cultural de Porto Alègre qui a dû fermer ses portes.

Il s’agit bien sûr de « pure diffamation » clame le commissaire de cette exposition, Gaudêncio Fidèlis, « d’interprétations hâtives et biaisées ». Même la justice, saisie, réfute toute idée de contravention à la loi. Le sort réservé à l’art est un marqueur de ce qui se joue à plus large échelle encore : « Ce n’est pas seulement pour le futur de l’art qu’il faut avoir peur, mais pour le futur de la démocratie ! » ajoute Gaudêncio.

Un mouvement de soutien important s’est mis en place avec des manifestations et une campagne de financement participatif lancée par des artistes comme Adriana Varejao ou Vik Muniz, très largement relayée même hors des milieux de l’art contemporain grâce au très populaire chanteur Caetano Veloso par exemple.

L’exposition devait s’exporter à Rio de Janeiro, au MAR, mais devant l’ampleur des menaces reçues, et ce, malgré la mobilisation populaire, le musée National a préféré renoncer. Cela n’est pas tellement étonnant si l’on considère que parmi les personnalités engagées dans ce mouvement de sape se trouve Marcelo Crivella, le maire de Rio en personne, qui a déjà défrayé la chronique au lendemain de son élection en refusant d’être présent lors du coup d’envoi du carnaval, après avoir amputé les budgets alloués aux écoles de Samba. En s’en prenant à l’un des plus grands symboles de la plus grande fête populaire brésilienne, le ton était donné : Marcello Crivella, ancien ministre de la pêche et de l’aquaculture, mais aussi chanteur de Gospel, ingénieur, chauffeur de taxi, sénateur du Parti Républicain brésilien, et … pasteur évangélique, a pris ses fonctions à la mairie de Rio la sensuelle début 2017 et fait souffler depuis lors sur la ville un vent d’austérité et d’ultra-contrôle.

Grâce donc à des fonds privés collectés par crowdfunding, l’exposition Queermuseum a finalement eu lieu dans l’enceinte de l’Ecole des arts visuels (EAV), où elle était visible gratuitement, mais sous vidéo-surveillance et encadrée par une vingtaine d’agents de sécurité. Le directeur de l’EAV se réjouit d’avoir reçu moins de menaces que le MAR, et Gaudêncio Fidelis préfère affirmer son optimisme : « C’est un moment très important pour la démocratie brésilienne, un geste fort qui démontre que les secteurs les plus progressistes de la société n’acceptent pas la censure (…) car un acte de censure de cette importance et cette gravité n’avait pas été vu depuis la dictature »

 

 

Couverture : Capture d’écran de la vidéo de présentation du projet de crowdfunding Queermuseum.

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