Les rennes de la discorde

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La Norvège s’est vu attribuer l’année dernière le glorieux titre de pays le plus heureux du monde dans le classement établi par l’ONU, le « World Happiness Report ». 2017 est pourtant l’année d’une série de retentissants procès qui vont bousculer la vie politique du pays, et mettre en lumière le mal-être des populations autochtones Samis.

Également établis en Suède, en Finlande et en Russie, les Samis ont obtenu pour la première fois en Norvège le droit à disposer d’un parlement. Pourtant, ils se sentent toujours exclus du débat politique du pays, subissant des décisions qui les maintiennent dans des situations précaires et instables. Ce paradoxe est particulièrement notable du côté des renniculteurs traditionnels aux modestes cheptels, que de nouvelles lois d’abattage condamnent à la ruine sur des terres de plus en plus réduites à cause notamment du réchauffement climatique.

C’est l’un de ces jeunes éleveurs, Jovsett Ánte Iversen Sara, qui, sommé d’abattre une partie de son troupeau, va devenir le symbole de cette lutte contre le gouvernement, en refusant d’appliquer les nouvelles lois. Il sera épaulé par sa sœur Máret Ánne Sara, artiste plasticienne, auteure de l’œuvre et créatrice du mouvement du même nom Pile o’Sápmi. Au départ, il s’agit d’une installation publique que l’artiste présente en marge du procès intenté à son frère par le gouvernement. Cette œuvre réussit à attirer le regard de la presse, et Máret Ànne Sara va dans les temps du procès initier, ou participer à nombreux événements artistiques : expositions, projections, débats. D’abord rejoint par des instances et des artistes Samis, le mouvement déborde vite les frontières de la communauté, et de nombreux auteurs, artistes, chanteurs, rallient le Pile o’Sápmi. L’ampleur prise par le mouvement donne alors une visibilité internationale à la lutte, au début bien solitaire, de Jovsett Ánte Iversen Sara.

Maret est invitée à la Documenta 14 par la Neue Neue Galerie sous une forme qu’elle qualifie elle-même « d’action en justice artistique ». Son travail se concrétise par des installations dans lesquelles elle utilise des crânes de rennes parfois suspendus en rideaux ou amoncelés. Les crânes ont été volontairement récupérés dans les abattoirs utilisant encore les méthodes traditionnelles d’abattage, les Samis estimant que les nouvelles techniques de mise à mort imposées peu à peu par le gouvernement, à coup de pistolet dans le front, sont aujourd’hui plus incertaines et plus brutales pour la bête. Les trous faits par les balles sont « les symboles de la colonisation occidentale » et montrent « la brutalité de la politique » contre le mode de vie Sami. Ces Pile o’Sápmi, comme l’artiste les nomme, font écho aux O’bones pile, têtes de bisons empilées par les chasseurs européens sur les grandes plaines américaines, formes évoquant l’appropriation par les colons des terres et des cultures amérindiennes dont le lien à la nature et à la spiritualité sont très proches de celles des Samis.

 

Couverture : Maret Anne Sara, interviewée en février 2016. Son œuvre Pile O’Sapmi est installée devant le tribunal norvégien où se défend son frère.

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